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Lu sur Annette Wieviorka, historienne : « Le terrifiant secret, c’est la destruction des juifs d’Europe » - L'Humanité

Annette Wieviorka, historienne : « Le terrifiant secret, c’est la destruction des juifs d’Europe »

Il y a quatre-vingts ans, l’Armée rouge libérait le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Ce 27 janvier, le monde se recueillera en mémoire des 6 millions de juifs mais aussi des Tziganes, homosexuels et résistants, assassinés par le régime nazi. Des cérémonies marquées par la montée de l’extrême droite et de l’antisémitisme, sur fond de vives tensions diplomatiques.

le 26 janvier 2025

 De l’été 1944 au 8 mai 1945, au fur et à mesure de leur progression, les Alliés découvrent les camps de concentration et les centres d’extermination nazis. Historienne, directrice de recherche honoraire au CNRS et spécialiste de l’histoire des juifs au XXe siècle, Annette Wieviorka revient sur la lente compréhension du système concentrationnaire et le long processus de prise de conscience de la singularité de la Shoah.

Quelle est la situation dans les camps à la veille de leur libération ?

La France est quasiment libérée fin septembre 1944, mais la guerre dure encore de longs mois avant la capitulation du 8 mai 1945. Des centaines de milliers de personnes vont encore être assassinées dans ce que l’historien Raul Hilberg a appelé les « centres de mise à mort » ou être internées dans le système concentrationnaire.

À l’est, l’Armée rouge rentre en Pologne dès l’été 1944. Le premier camp et centre de mise à mort découvert par les Soviétiques est Majdanek (24 juillet 1944). À l’ouest, le premier camp découvert par les troupes alliées est le Struthof, un camp de concentration situé en territoire allemand puisque l’Alsace est annexée.

En janvier 1945, les détenus des camps d’Auschwitz qui entendent le son du canon comprennent que l’Armée rouge n’est plus très loin. L’évacuation d’Auschwitz a commencé en octobre 1944. Les détenus sont envoyés à Bergen-Belsen près de Hanovre. Margot et Anne Frank ont ainsi été évacuées en octobre 1944 dans le même convoi que Ginette Kolinka.

Devant l’avancée soviétique, tous les détenus sont jetés sur les routes, les 17 et 18 janvier. Dans un froid glacial, ils sont évacués lors des « marches de la mort », puis embarqués dans des wagons découverts. Ils sont acheminés à Bergen-Belsen comme Simone Jacob, future Simone Veil, parfois à Buchenwald comme Henri Krasucki.

 

Quel est le but de cette évacuation ? Poursuivre l’entreprise d’extermination ?

Non, je ne crois pas. Les nazis qui savaient très bien comment fusiller des dizaines de milliers de personnes auraient pu le faire sur place. Ils voulaient continuer la guerre, convaincus qu’ils allaient trouver l’arme absolue. Nous qui connaissons la fin savons que la défaite était proche, mais ce n’est pas du tout le sentiment de nazis comme Albert Speer, qui gère la main-d’œuvre concentrationnaire et veut la garder pour qu’elle continue de travailler.

L’idée de continuer la guerre est attestée par ce qui se passe à Ohrdruf, près de Buchenwald, où les détenus creusent des souterrains pour y installer un quartier général et y enterrer les usines afin de les protéger des bombardements. Les Soviétiques sont-ils préparés à la découverte d’Auschwitz ? La découverte est inattendue.

Les Soviétiques, en grande partie des soldats d’Asie centrale ou des Ukrainiens, se débrouillent comme ils peuvent pour sauver les 6 000 à 7 000 détenus à l’état de morts-vivants et dont plusieurs centaines mourront encore. Ils n’ont pas été évacués en raison de leur état de santé ou parce qu’ils se sont soustraits.

Parmi eux : Otto Frank, le père d’Anne, sans qui le journal de sa fille n’aurait été ni conservé, ni édité, mais aussi Primo Levi. Ce dernier décrit comment les Soviétiques amènent une vache et la dépècent pour nourrir les survivants. Les Soviétiques conservent les tonnes de cheveux, les vêtements et les effets personnels qu’ils trouvent dans les entrepôts. Ils font venir une commission d’enquête pour documenter ce qu’ont été les camps d’Auschwitz.

Comprennent-ils ce qu’ils découvrent ?

Personne ne comprend rien, d’autant plus que les camps d’Auschwitz sont extrêmement compliqués à comprendre. Le camp souche est un camp de concentration classique pour les opposants polonais. À partir de mars 1942, y sont déportées des femmes.

C’est aussi en mars 1942 qu’arrive le premier convoi de juifs slovaques. La sélection et le gazage à l’arrivée des convois débutent en juillet 1942. Les Soviétiques découvrent des détenus. Ils ne comprennent pas et ne médiatisent pas. Dans la presse française issue de la Résistance, donc libre, on trouve juste quelques notules.

La découverte des chambres à gaz et des fours ne les ont pas alertés ?

À Auschwitz, les chambres à gaz et les crématoriums ont été détruits en novembre 1944 sur ordre de Himmler, qui rêve de signer une paix séparée avec les Anglo-Américains et de retourner l’alliance contre les Soviétiques. Il pensait qu’interrompre le gazage des juifs l’y aiderait. Les détenus survivants ont été évacués et ne peuvent pas témoigner.

Et à l’ouest ?

Les alliés parviennent à Ohrdruf, annexe de Buchenwald. À l’entrée du camp, un cercle de cadavres impressionne fortement les soldats. Les alliés laissent tout intact et continuent leur progression jusqu’à Buchenwald. Les conditions de sa libération font encore débat. Les détenus se sont-ils libérés eux-mêmes ou l’ont-ils été ?

Les nazis avaient, semble-t-il, fui l’arrivée des Alliés. Buchenwald est une société concentrationnaire organisée qui compte encore 20 000 détenus. C’est le camp qui compte le plus de Français résistants et de communistes, dont de nombreux Allemands. Ils exercent le pouvoir à l’intérieur du camp.

Les casernes nazies se situent à l’extérieur et, généralement, il n’y a pas de nazis à l’intérieur. Les nazis ont créé une double hiérarchie. La leur est doublée par la hiérarchie des concentrationnaires. Ce sont le commandant détenu, les chefs de chambre et les kapos qui maintiennent l’ordre.

Au début, comme à Dachau, le premier camp, le pouvoir est détenu par les droits communs puis les politiques, appelés « les rouges » en raison du triangle rouge qu’ils portent sur leurs habits, prennent le pouvoir, comme le décrit David Rousset dans l’Univers concentrationnaire.

Après Buchenwald, suit une série de libérations dont celle, le 15 avril, de Bergen-Belsen. Le dernier camp libéré est Theresienstadt, au lendemain de la capitulation. C’est une sorte de ville-ghetto où survivent des détenus évacués d’autres camps. C’est à Theresienstadt qu’est mort Robert Desnos.

Les Américains médiatisent-ils l’existence des camps ?

Leurs dirigeants veulent montrer à leurs concitoyens pourquoi ils ont combattu et au monde ce que les nazis ont fait. Les camps vont faire l’objet d’une véritable opération médiatique. À Ohrdruf, sous l’œil des caméras et des journalistes, Patton et Eisenhower, guidés par des survivants, visitent le camp où gisent encore les cadavres.

À Buchenwald, on montre des restes humains dans les crématoires, les abat-jour en peau humaine et les têtes réduites. Les Américains veulent faire prendre conscience aux populations locales de ce qui s’est passé. Les visites, édiles en tête, sont filmées comme à Ohrdruf. On voit les femmes se boucher le nez tellement l’odeur est insupportable et les habitants ramasser et enterrer les corps.

À Bergen-Belsen où le camp est jonché de cadavres de déportés victimes du typhus, les Britanniques font creuser des grandes fosses où les corps sont poussés par des bulldozers conduits par des nazis. Ces scènes filmées sous la houlette d’Alfred Hitchcock vont devenir emblématiques de ce qu’a été la Shoah, bien que Bergen-Belsen n’ait pas été un centre de mise à mort. C’est à Bergen-Belsen que sont mortes la mère de Simone Jacob-Veil, Margot et Anne Frank.

Quel sort connaissent les survivants ?

Ceux qui ont survécu rentrent tardivement. Simone Jacob-Veil n’arrive à Paris qu’en mai. Elle raconte qu’avec les autres juifs déportés, elle avait le sentiment que leur vie ne comptait pas. Leur rapatriement a été compliqué par le fait que l’Europe est ravagée et parce que les Alliés ont donné la priorité au retour des prisonniers de guerre. Les juifs étrangers qui vivaient en France sont autorisés à revenir et font ce choix.

Peu nombreux, les juifs de l’Est qui rentrent chez eux sont victimes de persécutions et de pogroms. Ils sont finalement installés dans des camps pour personnes déplacées où ils peuvent côtoyer des anciens gardes des camps. Ils vont chercher un pays qui les accueille. Une fraction partira clandestinement s’installer en Palestine.

Que savaient les Alliés de la Shoah au moment de la libération des camps ?

Le terrifiant secret, c’est la destruction des juifs d’Europe.

N’ont-ils pas été alertés par les persécutions ?

Les nazis rêvent d’une Allemagne « judenfrei », c’est-à-dire « libre de juifs ». Les persécutions ont pour objectif de chasser les juifs. Ils y parviennent ainsi qu’en Autriche après l’annexion. C’est avec l’occupation de la Pologne, où vivent 3 millions de juifs, et avec l’opération « Barbarossa » que « la solution à la question juive » va devenir génocidaire.

En Ukraine, le génocide est exécuté par les Einsatzgruppen. « La solution finale » est décidée entre octobre et décembre 1941. La conférence de Wansee, le 20 janvier 1942, est une réunion interministérielle qui l’organise. Ce qui fait la singularité de la Shoah, c’est que les nazis cherchent les juifs partout où ils vivent pour les déporter et les assassiner.

Pourtant, l’existence des camps était connue ?

Ce qui était connu, c’est l’existence du camp de concentration. Le camp de concentration doit terroriser la population. Aussi, il fait l’objet d’une publicité. Des conférences de presse sont organisées et les détenus qui sont libérés racontent. L’Humanité publie un reportage de Marie-Claude Vaillant-Couturier en 1938.

Comment s’opère la prise de conscience de la Shoah ?

Elle est progressive. Au moment du procès du Nuremberg, il n’y a pas de conscience que la destruction des juifs est un crime séparé des autres crimes. Des ouvrages comme Bréviaire de la haine, de Léon Poliakov, publié en 1953, ou les travaux de Raul Hilberg participent de la prise de conscience, mais la compréhension par le grand public de la singularité du génocide des juifs d’Europe n’intervient qu’avec le procès d’Adolf Eichmann, en 1961, qualifié par le premier ministre israélien Ben Gourion de « Nuremberg du peuple juif ».

  

Annette Wieviorka publie Itinérances, un ouvrage dans lequel elle raconte son itinéraire, chez Albin Michel en janvier 2025.

Tag(s) : #Fascisme
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