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Lu sur 81 ans après Hiroshima, le Japon en tête pour acquérir l’arme atomique - L'Humanité

81 ans après Hiroshima, le Japon en tête pour acquérir l’arme atomique

Loin des commémorations qui entretiennent le souvenir de l’horreur du bombardement de 1945, le Japon de Sanae Takaichi envisage l’acquisition de têtes nucléaires. La prolifération mondiale de la pire des armes menace la paix et les peuples.

le 5 août 2026

Axel Nodinot

 Jamais nous n’avons été si proches de minuit, comprendre : l’horreur des 6 et 9 août 1945. Depuis le 27 janvier 2026, il ne reste que 85 secondes sur « l’horloge de la fin du monde », créée lors de la fondation du Bulletin of the Atomic Scientists – par Albert Einstein et Robert Oppenheimer notamment – au lendemain du largage des bombes atomiques états-uniennes sur Hiroshima et Nagasaki.

Huit décennies après ce cataclysme, le Japon est bel et bien engagé sur la voie d’une militarisation que Sanae Takaichi entend accélérer. Issue de la frange extrémiste du Parti libéral-démocrate (PLD, droite), la première ministre met en pièces ce qu’il reste de la Constitution pacifique du pays, que ses prédécesseurs s’étaient déjà employés à détricoter.

Déjà, le budget de la défense atteint 2 % du PIB japonais, l’exécutif promettant de le porter à terme à 3,5 %, conformément aux exigences de Donald Trump. Le 21 avril, Sanae Takaichi a relancé les exportations d’armements vers 17 pays, fait inédit depuis 1945. Sans compter les milliards de yens investis dans le secteur militaire japonais, déjà à pied d’œuvre pour remettre à la mer le premier porte-avions japonais depuis la Seconde Guerre mondiale.

Le prochain objectif est le plus dangereux : la suppression du fameux article 9 de la Constitution, celui qui interdit à l’archipel de disposer d’une armée autre que défensive« Le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux », édicte-t-il notamment.

Nostalgie de l’Empire colonial japonais

En juillet, la première ministre affirmait au Point vouloir « augmenter fondamentalement la puissance nationale globale (du pays), c’est-à-dire la capacité à se défendre par ses propres moyens ». Sans oublier de prôner « l’alliance nippo-américaine comme pierre angulaire » d’une stratégie trumpienne pour rendre sa grandeur au Japon. Une position inquiétante de la part de cette nostalgique de l’Empire colonial japonais (1868-1945), qui continue d’honorer les criminels de guerre au sanctuaire Yasukuni de Tokyo.

 

Et ce pourrait être pire. Le seul pays atomisé de l’histoire, qui a vu plus de 210 000 de ses habitants massacrés par les bombes « Little Boy » et « Fat Man » en 1945, et de nombreux autres irradiés par l’essai états-unien de la bombe H (à hydrogène) en 1954…, pourrait se lancer à son tour dans la course à l’armement nucléaire.

C’est le ministre de la Défense, Shinjiro Koizumi, qui a vendu la mèche. « Même s’il est difficile pour le Japon d’en parler, le sujet que nous ne pouvons pas éviter est l’arme nucléaire », osait-il mi-juillet, à la sortie d’un sommet de l’Otan, en évoquant l’invasion de l’Ukraine par la Russie pour décrire un « environnement sécuritaire, dans lequel se trouve le Japon, qui nous demande d’aborder chaque politique avec un sens fort de la crise, en les discutant et les avançant sans aucun tabou ».

Les survivants de 1945 sonnent l’alarme

Ces propos ont provoqué une onde de choc. Et une colère vive des hibakusha, les survivants des 6 et 9 août 1945 et leurs familles, dont l’association Nihon Hidankyo, prix Nobel de la paix en 2024, a qualifié ces paroles « d’impardonnables ». Invités en ce début août à la conférence mondiale contre les bombes A et H pour transmettre leur mémoire, les hibakusha tentent de sonner l’alarme, aux côtés d’une quinzaine d’organisations pacifistes.

Parmi elles, le Parti communiste japonais (PCJ), qui déplore la folie belliciste des gouvernements de droite. « Shinjiro Koizumi a clairement dit que nous devions reconsidérer les trois principes non nucléaires, qui sont de ne pas produire, posséder ou introduire des armes nucléaires au Japon, explique, depuis Hiroshima, Minoru Tagawa, responsable du secteur international du PCJ. C’est ce dernier principe qui est visé, puisque le gouvernement veut importer des armes nucléaires depuis les États-Unis, à cause d’une prétendue situation inquiétante en Asie de l’est. »

À l’approche des commémorations des bombardements de 1945, le ministre de la Défense a finalement rétropédalé en disant « partager fortement le désir sincère des hibakusha d’un monde sans armes nucléaires ».

Mais les risques d’escalade atomique entraînent le monde entier vers l’inconnu. En Iran, les États-Unis bombardent sans complexe les installations nucléaires ; en Ukraine, Vladimir Poutine dégaine régulièrement la menace atomique ; la Corée du Nord continue ses essais de missiles intercontinentaux pouvant porter une tête nucléaire.

Il suffit de regarder les stocks d’ogives des neuf pays possesseurs pour mesurer le danger. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), la Russie (5 420 têtes en 2026) et les États-Unis (5 042) restent loin devant la Chine (620), la France (370), le Royaume-Uni (225), l’Inde (190), le Pakistan (170), Israël (90) et la Corée du Nord (60). Cette année, Pyongyang en a produit dix nouvelles, comme New Delhi ; Pékin s’est doté de 20 nouvelles ogives, et Paris de 80 (lire page 4).

« On est dans une situation qui, d’un jour à l’autre, peut dégénérer en guerre mondiale, alerte Roland Nivet, porte-parole national du Mouvement de la paix. D’autant que les armes sont plus modernes, véloces et incorporant l’IA. Les bombes de 1945 avaient une puissance de 12 kilotonnes et ont fait des centaines de milliers de morts. Elles dépassent aujourd’hui les 10 000 kilotonnes. »

Le droit international impuissant

Lors de son intervention à Hiroshima, le Français a déploré le démantèlement ces dernières années du droit international par les puissances nucléaires. « Il n’y a plus de traité contraignant, poursuit-il. L’ABM (limitation des missiles antibalistiques, NDLR) a été rompu par Washington en 2001, le FNI (armes nucléaires à portée intermédiaire) et le traité Ciel ouvert par Washington et Moscou en 2019 et 2020, le New Start cette année. Il ne reste que le traité de non-prolifération (TNP), non contraignant. »

Et aussi le traité d’interdiction des armes nucléaires (Tian), ratifié par 75 États – mais aucun de ceux dotés de l’arme atomique. De bonnes bases pour une « mobilisation des opinions mondiales », espère Roland Nivet, et notamment dans les pays du Sud global, qui comptent parmi les 123 pays à avoir voté l’adoption du Tian en 2017.

Et à redouter une guerre nucléaire entre puissants : « Quand les baleines se battent, les crevettes ont le dos rompu », dit un proverbe coréen. C’est le message d’Atul Chandra, chercheur à l’Institut tricontinental : « Il est important de se rappeler de Hiroshima et Nagasaki, de la manière dont les êtres humains ont été massacrés, afin de faire un pas en arrière dans l’escalade guerrière et de retourner à la table des négociations, au dialogue. »

Le chercheur observe cependant que le Sud n’échappe pas à la militarisation du Nord. « Tous les pays sont forcés de faire décoller leurs budgets militaires, qu’ils auraient pu utiliser pour développer leur tissu social et économique, explique Atul Chandra. Sans compter qu’ils achètent les armements aux pays du monde occidental, que ce soit aux États-Unis, à Israël ou à d’autres. Ce phénomène intervient parce que la Chine a pris le dessus dans les échanges commerciaux et avec la majorité des pays du globe. Les États-Unis compensent en faisant pression sur les pays tiers pour gérer leur architecture de sécurité. »

Pour autant, « l’aspiration à un monde sans armes nucléaires est plus forte que jamais », affirme Minoru Tagawa, qui voit ces « dizaines de milliers de Tokyoïtes se rassembler tous les week-ends devant le Parlement pour défendre la Constitution ».

« Plus de 600 organisations mondiales ont signé un appel pour le 26 septembre, journée des Nations unies pour l’élimination totale des armes nucléaires », se réjouit Roland Nivet. Depuis Hiroshima et Nagasaki, les peuples savent : une bombe A ou H ne voit ni frontières, ni communautés.

« Qu’on n’imagine pas une guerre courte, se résolvant en quelques coups de foudre et jaillissements d’éclairs, conjurait en 1911 Jean Jaurès à la Chambre des députés. Ce seront des masses humaines qui fermenteront dans la maladie, dans la détresse, dans la douleur, sous les ravages des obus multipliés. »

  

Tag(s) : #paix désarmement nucléaire
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