Lu sur À Carcassonne, avec le nouveau maire RN, le retour d’une « politique du Moyen Âge » - L'Humanité
Arrêté antimendicité, coupe de subventions aux associations, pressions sur la presse locale… Le nouveau maire RN de la ville de l’Aude, Christophe Barthès, applique à la lettre le programme de son parti. Face à lui, la jeunesse se mobilise, prête à faire barrage.
Carcassonne (Aude), envoyée spéciale.
Le long des rues de Carcassonne (Aude), les hommes en vert s’affairent à balayer, ramasser, couper, tailler. Les hommes en bleu, eux, exécutent leur ronde, armes bien visibles. Christophe Barthès, le nouveau maire Rassemblement national (RN) de la ville, tient sa promesse de campagne : « Nettoyer devant les portes de nos concitoyens, au propre comme au figuré. »
Attablé en terrasse d’un café sous la porte des Jacobins, un petit groupe de sexagénaires prend l’apéro. « On l’adore, il est trop sympathique. C’est un vrai homme du peuple », s’extasie Didier, en buvant un canon. Il est 11 heures du matin. En dépit de la beauté du site, classé au patrimoine mondial de l’Unesco, c’est le mal-être d’une ville sinistrée qui irradie, sous le soleil éclatant, avec sa chappe de plomb d’idées nauséabondes.
Désindustrialisation, chômage et pauvreté, terreaux du RN
De cette porte médiévale part la rue de la Gare, principal axe commerçant de la ville, dans laquelle près d’un rideau sur deux est tiré, couvert d’affiches « À louer » ou « À vendre ». « En périphérie, Carcassonne est la ville de France qui compte le plus de surface d’hypermarchés par habitant, explique Denis Renard, membre du secrétariat de la fédération PCF de l’Aude. Les trois communs qui forment le terreau du vote RN sont réunis : désindustrialisation, chômage et grande pauvreté. » L’Aude est le troisième département métropolitain affichant le plus fort taux de pauvreté (21 %), qui atteint 25 % à Carcassonne.
« Il va nous redynamiser ce centre », exulte Jeanne. Avec ses acolytes, elle fait partie des 40,40 % de Carcassonnais qui ont voté extrême droite au second tour des élections municipales, contre la liste DVD (30,84 %) et l’union de la gauche (28,75 %) – hors LFI et NPA. « Surtout, il va faire du tri entre les gens et ça, c’est important », ose-t-elle, en inclinant la tête laissant voir un clin d’œil complice derrière ses lunettes noires.
À quelques pas de là, l’Hôtel de ville est désormais empaqueté de drapeaux bleu blanc rouge. Exit le drapeau européen. Ici, c’est une politique de comptoir populiste qui se joue, comme le confirme le second conseil municipal tenu par Christophe Barthès, le 29 mars.
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L’édile d’extrême droite y a fait voter l’augmentation de ses indemnités et celles de ses élus, après avoir pourtant présenté les dettes de la ville. Mais « c’est bien normal, du boulot, il va y en avoir ! » entend-on sur les bancs de ses soutiens. Dans le même temps, la baisse de la taxe foncière, anormalement élevée à Carcassonne, et pourtant inscrite dans son programme, est, elle, renvoyée aux calendes grecques.
« Cette presse d’extrême gauche qui salit les Carcassonnais »
Lors de cette même séance, l’opposition de gauche a tenté en vain de faire modifier l’appellation de la commission « instruction » par « éducation ». Alix Soler-Alcaraz, chef de file PS de la gauche unie argumente : « Depuis le régime de Vichy, cette appellation n’a plus jamais été donnée. » Il est aussitôt hué. Du côté des élus divers droite, on s’abstient.
« Ce mandat va durer sept ans et, pour l’instant, il est clair que nos six voix sont les seules qui forment une force d’opposition, constate la communiste Marion Forato, deuxième sur la liste de gauche. Nous devons dépasser la seule réactivité face au RN. Il faut que nous arrivions à passer en force sur les questions sociales. Mais, pour le moment, nous ne savons pas grand-chose. La technique de Barthès, c’est de sortir du bois sans soumettre ses décisions à débat. »
Ce jour-là, la conclusion du conseil municipal en est un parfait exemple. Le maire annonce la fin des achats d’espaces de publicité dans les journaux du groupe la Dépêche, « cette presse d’extrême gauche qui salit les Carcassonnais », provoquant les ricanements revanchards de son camp. Il en profite pour faire le bilan du fameux arrêté antimendicité, le premier qu’il a pris en tant que maire.
« La vengeance version fasciste »
« En dix jours, nous avons fait plus que d’autres en dix ans, se congratule l’édile. L’arrêté antimendicité est un véritable succès, avec une quinzaine d’interventions de notre police municipale qui a fait un excellent travail. » Et de poursuivre : « La Ligue des droits de l’homme (LDH) a fait le choix d’attaquer cet arrêté alors même qu’elle reçoit de la ville 300 euros de subvention et dispose d’un bureau mis à disposition gratuitement trois jours par semaine. Dès aujourd’hui, c’est terminé ! » sanctionne Christophe Barthès, soulevant les passions dans l’assistance.
En effet, le 3 avril, l’association de défense des droits et des libertés a déposé, auprès du tribunal administratif de Montpellier, un recours en annulation et un référé suspension contre cet arrêté. « C’est l’expression de la vengeance version fasciste », s’exaspère une citoyenne.
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À la sortie du conseil, la nouvelle se répand très vite dans la cité. « J’ai honte d’être Carcassonnaise », tonne une habitante tandis que le téléphone de Patrice Cérésa, président de la section locale de la LDH ne cesse de sonner. « S’il pense que cette décision nous intimide, il se trompe, avertit-il. Nous serons d’autant plus vigilants aux atteintes portées aux droits des citoyens et à l’État de droit. À chaque fois que nécessaire, avec le service juridique national de la LDH, nous regarderons s’il y a des failles légales qui permettent de saisir la justice. »
Devant la gare SNCF qui précède l’entrée immédiate du centre-ville, quatre sans domicile fixe sont présents. « C’est une politique du Moyen Âge qui s’applique à une cité médiévale visant à rejeter les pauvres en dehors de la ville », tempête un membre du tissu associatif social, rare personne à avoir accepté de témoigner sans peur des représailles. « Avant, on trouvait à manger vers la cathédrale. Maintenant, c’est zone interdite ! On nous traite comme des chiens », souffle Thierry, un ancien chauffeur routier de 50 ans. À ses côtés, Nicolas, le visage buriné par le soleil, témoigne, les yeux humides, de sa sollicitude envers les lycéens « Ce sont les premiers qui ont manifesté pour nous. Moi je suis parti avec eux depuis le lycée Jules-Fil et ensemble on a crié : « Barthès démission ! » Cette solidarité, ça m’a fait chaud au cœur ! »
La jeunesse, fer de lance de la contestation
Malgré l’opération d’intimidation menée directement par Christophe Barthès, qui s’est invité dans le groupe Instagram des lycéens pour les menacer en cas de manifestation, ces derniers ont tenu bon et se sont rassemblés le 1er avril pour s’opposer à sa politique. La jeunesse carcassonnaise est ainsi devenue le fer de lance du combat contre l’extrême droite au lendemain de son arrivée au pouvoir.
Au cœur du quartier populaire de La Conte, la sonnerie de la pause de midi retentit. Simon et Magalie passent le portail et rejoignent leur amie Julie sur l’esplanade au pied des tours d’immeubles. En terminale au lycée Jules-Fil, ces trois jeunes de 17 ans sont des têtes de pont du mouvement de contestation. « On a grandi ici, on voit tous les jours la misère et on sait que le RN n’est pas une solution. Il va creuser encore davantage les inégalités et renforcer le mépris de classe », dénonce Aude.
« Nous avons manifesté contre l’arrêté antimendicité mais aussi pour prévenir le maire que nous serons présents pour nous opposer au RN à l’échelle locale et nationale », renchérit Simon. L’adolescent a dans sa ligne de mire l’élection de 2027, lui dont le père paye depuis plus de trente ans ses impôts en France mais ne parvient plus à obtenir le renouvellement de sa carte de séjour.
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Le jeune homme fait partie des lycéens que le maire, dans une « opération de communication », a reçu dans son bureau à l’issue de la manifestation du 1er avril. « Il n’a pas cessé de faire des amalgames entre une jeunesse « délinquante », ses origines et l’ensemble des lycéens de notre quartier populaire, tout en se défendant d’être raciste. Avec mes copains, on s’est permis de lui rappeler les racines nazies de son parti », tance-t-il avec aplomb.
Sans illusion, ces jeunes savent que dans leur génération, émerge aussi un vote à l’extrême droite. « Le jeu du RN, c’est d’agiter les peurs. C’est un vote par simplicité qui ne demande pas de s’intéresser au fond des programmes politiques et au fonctionnement de la société », explique Julie. Pour peser davantage et faire barrage au RN, « nous sommes en train de monter un syndicat de lycéens et nous projetons déjà d’autres manifestations », annonce-t-elle. Surtout, ensemble, ils aimeraient que les différents mouvements locaux contre la « politique de la haine » se structurent en un bloc unique et uni.
Novelum, un groupuscule néo-fasciste
Le point de fusion de cette jeunesse en révolte s’est déjà concrétisé à travers la création du collectif Nous Carcassonne. « Réunis sous le slogan « Jamais la violence et la division n’ont fait une Cité », nous étions plus de 400 jeunes adhérents en trois jours. Désormais, nous dépassons les 700 », se félicite l’un de ses fondateurs, Yassin El Kdim, 17 ans. « Nos deux premières actions ont été d’opérer deux signalements auprès de la LDH sur l’arrêté antimendicité et sur l’agissement du maire contre les lycéens. Nous voulons jouer le rôle de force d’opposition de la société civile. »
Insaf, à peine âgée de 16 ans, a rejoint le collectif dès les premières heures. « Immédiatement après la victoire du RN, j’ai entendu des discours absolument décomplexés dans les rues de Carcassonne », témoigne l’adolescente au foulard retenu par des épingles en forme de cœur. Ma grand-mère est arrivée à Carcassonne à l’âge de 8 ans, ma mère est née ici et moi aussi, je refuse qu’on m’oblige à me sentir étrangère dans mon pays. Christophe Barthès s’attaque à tout ce qui touche à l’humanité : d’abord les pauvres, ensuite ce sera les sans-papiers et enfin les immigrés avec papiers. Il faut qu’on l’arrête ! »
Cette dynamique enthousiasme Arthur Peyne, responsable de l’union locale CGT de Carcassonne : « Le fait que ce mouvement vienne de la jeunesse ouvre de nouveaux possibles. Cela pourrait permettre de redynamiser les mobilisations locales, notamment en lien avec les syndicats d’enseignants pour protéger les droits de la jeunesse et ceux des travailleurs. »
À abri des regards, un militant antifasciste, qui souhaite conserver l’anonymat, confie : « Nous sommes une poignée à tirer la sonnette d’alarme sur le péril de l’extrême droite. Mais la mobilisation n’a pas été à la hauteur. Depuis 2022, nous interpellons les militants et partis de gauche, les associations et les syndicats sur l’implantation d’un groupe local néofasciste appelé Novelum », regrette-t-il. Engagé sur le terrain, il connaît bien ce mouvement identitaire, et en surveille les activités.
« Souvent sur les marchés, ils distribuent leur torchon identitaire Lo camin, en se présentant comme une association locale de défense du patrimoine. » L’élue communiste Marion Forato atteste aussi de cette présence. « Il va falloir être en vigilance « plus plus ». On sait que l’extrême droite mise sur la bataille idéologique pour conquérir l’opinion et Novelum pourrait en devenir l’outil privilégié, soutient-elle. Nous ne laisserons pas leurs actions être banalisées. »
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