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Lu sur Des vœux pour la liberté d’expression - La chronique de Pierre Serna - 11 janvier 2025 | L'Humanité : lire, agir

Des vœux pour la liberté d’expression

le 11 janvier 2025

Par Pierre Serna, historien, chercheur à l’Institut d’histoire de la Révolution française (IHMC)

« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi », selon l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme, et l’article 11 le complète : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » Comme dans presque tous les articles, une avancée majeure dans l’expression d’une liberté si chèrement conquise contre l’arbitraire royal en 1789 est limitée par la question de l’ordre public ou de la loi à ne pas enfreindre, fondant et fragilisant à la fois la liberté d’expression. À l’époque, les fanatiques sont les membres majoritaires du clergé acharnés à vouloir interdire et imposer la censure contre les libres penseurs. Mais point seulement, les hommes du roi, conservateurs de l’ordre, veillent aussi à appliquer la censure contre ceux qui dénoncent les injustices politiques. Pour ceux-là, l’ordre public est la conservation de l’ordre social et de ses inégalités.

Au moment de se souvenir du massacre de la rédaction de Charlie, dix ans après la tuerie, qu’en est-il de la liberté d’expression ? Elle est partout menacée et en régression dans l’ensemble des pays, à commencer par les démocraties, désormais illibérales et liberticides. La dessinatrice de caricatures politiques du « Washington Post », Ann Telnaes s’est vu interdire un dessin dans lequel le patron d’Amazon, Jeff Bezos, en adoration devant Trump, lui offre un sac d’or. Elle ne faisait que dénoncer avec son talent, son humour et son art, la façon dont les milliardaires américains tentent d’acheter le pouvoir et ses faveurs. Le rire politique semble de plus en plus stigmatisé, trop dérangeant. Son inconvenance est une construction toute politique. Deux bandes dessinées montrent ce recul lancinant des libertés aussi bien en France sous la forme de l’autocensure, ou sous la forme de la répression en Turquie. Dans le premier cas, Aurel remarque justement que tous sont « Charlie quand ça leur chante » (1) . De façon vive et intelligente, le caricaturiste montre la logique implacable qui fait chuter la place des dessins dans la presse politique et les impératifs d’une nouvelle morale néoréactionnaire à l’œuvre. Les coûts de la presse, les dessins mal payés, la surreprésentation des médias de désinformation du groupe Bolloré entre autres, condamnent à moyen terme la corporation des dessinateurs satiriques. Les dessinateurs sont écrasés entre la morale d’une droite toujours plus intransigeante, et une nouvelle culture de gauche qui se transforme et peine à trouver son rire, désormais refusant aussi de rire de tout. De l’autre côté du bassin méditerranéen, en Turquie, Ersin Karabulut (2), dans un style graphique très efficace, raconte l’aventure cauchemardesque de son journal satirique « Uykusuz » (l’insomnie) et la rage des tenants d’un ordre religieux strict à vouloir détruire toute expression critique contre le pouvoir policier, régressif et antidémocratique d’Erdogan. Avec finesse, l’auteur montre comment, dans un pays qui a toujours connu la presse satirique, le simple fait de croquer la société sans volonté originelle de construire un journal politique, a mené les rédacteurs de la revue à devenir des cibles à abattre d’un pouvoir enragé par le fait de rire de lui et de ses postures dérisoires. Aux États-Unis, en France, en Turquie, partout, il est plus que temps de refuser toute forme de limitation à la liberté d’expression…

(1) « Charlie quand ça leur chante », Aurel, Futuropolis

(2) « Journal inquiet d’Istanbul », Ersin Karabulut, Dargaud

Tag(s) : #Démocratie
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