le 13 juin 2026
Dans certains milieux, de droite mais aussi de gauche, il est très tendance de critiquer le droit. Il serait la cause de tous les maux : l’économie de marché qu’il légitimerait, la dissolution des liens sociaux qu’il provoquerait, la possibilité de gouverner qu’il empêcherait, les assassins qu’il protégerait…
Partout, les gouvernements s’en prennent au droit et à ceux qui le portent, les magistrats. « Le droit, le droit, le droit ! Si le politique veut, le droit doit s’incliner ! Le droit est là pour fournir au politique les moyens d’accomplir sa volonté ! » Certains le pensent. Malheureusement.
Car le droit, et en particulier la Constitution est, disait Benjamin Constant, « la garantie de la liberté d’un peuple ». Quand des hommes s’assemblent, cette réunion produit toujours la nécessité de règles qui fondent leur vie commune et organisent leurs rapports ; qui, pour reprendre l’article 2 de la Déclaration de 1789, les constituent en « association politique ». Et, dans les sociétés contemporaines, sauf à faire revivre Dieu, la Nature ou toute autre figure de la transcendance, le droit est le seul médium laïc où enraciner les règles d’intégration sociale et fonder la démocratie.
Le droit, récit fondateur de toute société
Pour passer de la multitude à la société, il faut, toujours et partout, qu’arrive un récit fondateur qui raconte une histoire dans laquelle chacun puisse se reconnaître, un récit qui symboliquement dit l’ensemble. Or, le récit dans lequel les sociétés « se constituent » en tant que telles est, précisément, une constitution !
Ce n’est pas un hasard si, dans ces moments politiques purs que sont les révolutions, quand tout est rapport de forces politiques, barricades, violences, il est fait appel au droit. Les hommes de 1789 répondent au discours de Louis XVI du 5 mai par la rédaction, deux mois plus tard, de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
Pas davantage un hasard si, après les attentats de janvier 2015, les mots entendus dans la marche du 11 janvier et qui disent l’idéal du moi collectif étaient des mots constitutionnels : « Liberté d’expression », « Liberté, égalité, fraternité », « Liberté d’écrire et d’imprimer », toute expression qui renvoie explicitement aux articles de la Déclaration de 1789 ou à la devise de la République inscrite à l’article 2 de la Constitution de 1958.
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Pas un hasard parce qu’une constitution n’est pas seulement un texte « technique » ; elle est ce miroir magique qui fait advenir la figure du citoyen qu’elle expose dans ses valeurs. L’état de nature ne connaît pas le citoyen mais l’être humain pris dans ses déterminations sociales qui font apparaître nécessairement les inégalités de fait dans la répartition du capital économique, culturel, symbolique.
La fonction d’une constitution est, précisément, de faire passer de l’état de nature à l’état civil, de transformer les êtres humains en citoyens par la grâce des valeurs communes qu’elle énonce. « La force propre du droit, écrivait Pierre Bourdieu, est d’instituer, c’est-à-dire, de faire exister, de donner vie à ce qu’il nomme. » Ainsi en est-il de la Constitution qui nomme et en le nommant constitue – au sens premier du terme – le peuple.
Cette part du droit dans la construction du peuple est parfois mal comprise et pourtant si le peuple ne se construit pas par « un accord sur le droit » comme l’écrit Cicéron, sur quel lien symbolique va-t-il se constituer ? Par un accord sur le sang ? Sur la race ? Sur la religion ? Sur la personne du chef-incarnation-du-peuple ?
Attaquer le droit c’est attaquer la démocratie. Ce n’est pas le suffrage universel, ni les sondages, ni le référendum qui « agacent » les politiques ; c’est le droit. Contre les populistes qui rêvent d’un État autocratique, il est grand temps de défendre la force du droit pour garantir un État démocratique.
Dominique Rousseau
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