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Lu sur Le populisme, maladie sénile de la démocratie - La chronique de Dominique Rousseau - 18 avril 2026 | L'Humanité : lire, agir

Le populisme, maladie sénile de la démocratie

le 18 avril 2026

Les gens, ce n’est pas le peuple. Le populisme, ce n’est pas la démocratie. Les droits de l’homme, ce n’est pas l’ordre libéral. Si, comme l’écrivait Camus, « mal nommer les choses est ajouter aux malheurs du monde », le monde actuel est doublement malheureux. Il l’est d’abord par le chaos des choses de la vie ordinaire. Il l’est ensuite par le chaos des mots : les partis d’extrême droite s’appellent « parti des libertés » ; des vocables bizarres apparaissent comme post-politique, post-vérité, post-démocratie, dé-démocratie ; des assemblages sémantiques impossibles se répandent comme populisme de gauche, populisme néolibéral, libertaire de droite, conservateur de gauche, progressiste de droite.

À entendre certains, dont la philosophe Chantal Mouffe, la sortie de la crise démocratique est simple : construire une frontière entre ceux d’en haut et ceux d’en bas, entre les élites et le peuple, et « dégager » les premières pour affirmer le pouvoir du second. Tel est le postulat de base du populisme, qui en fait, quelles que soient ses formes, est une pensée a-démocratique. A-démocratique d’abord parce que le populisme ne prend pas pour référence le demos mais les « gens ». Dans les discours populistes, le mot « camarade », ce nom qui identifie la gauche et « qui marie cerise et grenade » comme le chantait Jean Ferrat, est abandonné.

Comme est abandonné le mot « citoyen ». Ce glissement sémantique n’est pas anodin. Les gens, c’est une donnée immédiate et indistincte de personnes, un nombre indéterminé et anonyme, une série sans lien. À l’inverse, le peuple est une association politique de citoyens, un collectif lié par des intérêts communs et des valeurs partagées, le résultat d’une construction où le droit crée en le nommant le sujet de droits.

La construction politique du peuple se fait dans et par l’expérience de l’argumentation et de l’échange, par la ressource des savoirs et des connaissances, par la pratique de la raison et du débat public. À cette importance accordée à l’expérience rationnelle, les populistes opposent l’importance des affects. « La gauche est très rationaliste, reproche Chantal Mouffe ; elle refuse de mobiliser les affects collectifs, ce que j’appelle les “passions”. »

Ce renversement de perspective n’ouvre pas le populisme sur un horizon démocratique. En appelant à refonder la politique sur les affects, les populistes dévoilent une conception de l’être humain non seulement réduit à ses passions mais encore inapte à la raison ; ils sous-entendent même que l’exercice de la raison pourrait être dangereux pour la qualité d’une décision. D’où des discours qui privilégient la dénonciation, l’invective, voire les fake news sur l’argumentation et un long raisonnement, qui flattent les affects.

 

Cette politique populiste des affects s’éloigne encore plus du principe démocratique par l’importance donnée au leader « charismatique » capable de mobiliser les passions. Tout s’enroule dangereusement. Les passions plutôt que la raison, le chef plutôt que les assemblées délibérantes et au bout du chemin le régime du prince-peuple plutôt que celui de la démocratie. Il ne suffit pas de se proclamer antilibéral pour être de gauche ou seulement démocrate. Ce n’est pas dire que les émotions, les passions, les sentiments ne jouent aucun rôle dans la construction du peuple. Mais, ce qui fait d’un être humain un citoyen, c’est précisément cet espace public que lui donne le droit de faire usage de sa raison et de discuter ses affects.

Le populiste ne croit pas à la capacité politique autonome des citoyens ou à la capacité des êtres humains à s’extraire de leurs affects. Il fonde sa politique sur cette représentation pessimiste de l’homme qui conduit à justifier qu’un chef émerge pour dire qui est le « nous », qui est le « eux », qui est l’ami et qui est l’ennemi pour reprendre la fameuse distinction de Carl Schmitt. Le populisme est la maladie sénile de la démocratie. Il ne peut pas en être le remède.

 

Tag(s) : #Démocratie
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