le 6 octobre 2024

Avraham Burg
Ancien président travailliste de la Knesset, le Parlement israélien
Le conflit israélo-palestinien, qui dure depuis un siècle, change de nature. Au cours des dernières décennies, Israël en est venu à penser que le conflit pouvait être « géré » sans jamais être véritablement résolu. Cette idée reposait sur le maintien d’un équilibre délicat des pouvoirs grâce à un mélange de contrôle militaire, de mesures de sécurité et d’aide économique limitée aux Palestiniens.
L’échec du concept de “gestion des conflits”
L’objectif était de créer une stabilité relative sans s’attaquer aux causes profondes du conflit. Cette stratégie s’est effondrée avec l’attaque du Hamas en octobre 2023, qui a brisé l’illusion que le statu quo pouvait être maintenu indéfiniment. Nous assistons à l’effondrement du concept de la « gestion des conflits ». Il faut analyser les cadres idéologiques – israélien, palestinien et régional – qui continuent de façonner cette réalité complexe. Rien dans le traitement réservé par Israël aux Palestiniens depuis la création du pays, ni dans les six décennies qui ont suivi l’occupation de 1967, ne peut justifier les horribles crimes contre l’humanité commis par le Hamas le 7 octobre.
De même, rien dans les atrocités commises par le Hamas ne justifie les actions de représailles d’Israël, qui ont infligé d’immenses destructions à Gaza. Dans les deux cas, il s’agit de systèmes de violence qui perpétuent la souffrance, la destruction et la haine.
7 octobre : l’inédit injustifiable
Le 7 octobre, le Hamas a déclenché une violence sans précédent, choquant le public israélien. Il ne s’agissait pas d’une nouvelle attaque terroriste, mais d’une escalade brutale. Les massacres et les enlèvements sont des manifestations horribles d’un conflit idéologique plus large, enraciné dans l’extrémisme religieux. Pendant des décennies, la lutte israélo-palestinienne a été considérée comme un conflit nationaliste portant sur le territoire, l’indépendance et la souveraineté. Mais ce paradigme a changé.
Le Hamas, en tant qu’organisation islamiste, inscrit son combat dans le cadre d’une lutte religieuse visant à libérer ce qu’il considère comme une terre musulmane de l’occupation étrangère. Cette guerre idéologique plus large va au-delà des conflits fonciers, opposant le Hamas non seulement à Israël, mais aussi aux valeurs occidentales. L’extrême violence du 7 octobre a cimenté le passage d’un cadre nationaliste à un cadre idéologique religieux.
Pour Israël, la conviction que la supériorité technologique et la dissuasion militaire pouvaient assurer la sécurité du pays s’est révélée dangereusement erronée. Le 7 octobre a été un réveil traumatisant, obligeant Israël à faire face aux insuffisances de sa doctrine de sécurité, construite sur l’hypothèse que la force militaire pouvait contenir le désir d’indépendance et de liberté des Palestiniens en empêchant tout accord pacifique.
L’ampleur et la brutalité de l’attaque d’octobre 2023 ont révélé les faillites de l’approche fondée sur l’occupation. Le Hamas et d’autres groupes extrémistes comme lui ne respectent pas les règles traditionnelles de la dissuasion. Ils sont idéologiquement prêts à supporter des coûts élevés pour atteindre leurs objectifs, ce qui rend les stratégies d’attrition conventionnelles inefficaces.
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Immédiatement après l’attaque, Israël a lancé une opération militaire de grande envergure à Gaza. L’objectif était de rétablir la dissuasion et de démanteler l’infrastructure terroriste du Hamas. Toutefois, au fur et à mesure que le conflit s’intensifiait, il est apparu que la guerre s’était transformée de façon dangereuse en une guerre de vengeance. Cette évolution a alimenté un cycle de violence, sans qu’aucun objectif politique réaliste ne soit en vue.
Une guerre de vengeance
La dépendance à l’égard de la seule puissance militaire avait déjà montré ses limites. Les multiples opérations menées à Gaza n’ont pas permis d’instaurer une paix ou une sécurité durables. La guerre a soulevé des questions morales et politiques cruciales.
À mesure que le nombre de victimes civiles à Gaza augmentait, de nombreux Israéliens ont commencé à s’interroger sur la valeur à long terme de ces actions. Les destructions et les souffrances humaines vont-elles déboucher sur une solution durable ? La société israélienne se trouve confrontée au coût moral d’engagements militaires sans fin et au lourd tribut que ces confrontations font payer aux deux parties.
Israël se trouve dans une situation de dérive politique et idéologique. La guerre à Gaza laisse des questions non résolues sur l’avenir de la région. Gaza reste une plaie ouverte, désormais sous le contrôle direct d’Israël, sans vision claire d’avenir. La menace d’une reprise du conflit avec le Hezbollah au Liban plane.
Les dirigeants politiques israéliens, en particulier le premier ministre, Benyamin Netanyahou, le pire dirigeant que le peuple juif ait jamais eu, ont refusé d’assumer la responsabilité des échecs qui ont conduit au 7 octobre. Le pouvoir politique est incapable de relever les défis complexes qui l’attendent. La société israélienne est profondément divisée. D’un côté, on est fier que l’armée ait partiellement récupéré sa position dominante en matière de dissuasion ; de l’autre, un sentiment croissant d’impuissance envahit la vie quotidienne.
Des dizaines de milliers d’Israéliens ont été déplacés et des communautés entières ont été détruites. Le gouvernement semble plus préoccupé par de petites querelles sectaires que par la résolution de la crise nationale. La question de savoir s’il faut poursuivre la guerre à tout prix ou donner la priorité à la vie des otages a déchiré le tissu de la société israélienne.
Le vide actuel et le risque d’escalade
Les anciens paradigmes ont échoué, mais aucun nouveau paradigme n’a émergé pour les remplacer. Dans ce vide idéologique et politique, les idées extrêmes gagnent du terrain. Des voix radicales prônent la réoccupation de Gaza, l’expulsion massive des Palestiniens de Cisjordanie et même l’annexion du Sud-Liban. Ces idées, autrefois marginales, deviennent de plus en plus centrales, sous l’effet d’un désespoir croissant.
Une solution bilatérale avec les Palestiniens ne suffit pas. Le conflit nécessite une approche régionale. Elle le placerait dans un cadre plus large d’intérêts économiques et de sécurité. Le conflit israélo-palestinien entrave le développement et sape la stabilité régionale. En outre, cette stratégie régionale pourrait contribuer à contrebalancer l’influence croissante de l’Iran au Moyen-Orient.
Cependant, des défis importants restent à relever. La société israélienne et ses dirigeants ne sont pas encore prêts à adhérer à une initiative diplomatique globale. Dans le monde arabe, le soutien populaire à la cause palestinienne crée des pressions internes sur les gouvernements qui cherchent à normaliser leurs relations avec Israël.
En l’absence de progrès significatifs, le conflit israélo-palestinien risque de se transformer en une guerre régionale plus large. Le Hamas à Gaza et le Hezbollah au Liban agissent tous deux en tant que mandataires de l’Iran, et leurs actions sont de plus en plus soutenues par des puissances mondiales telles que la Russie et la Chine. Cette fusion potentielle de théâtres régionaux pourrait facilement dégénérer en une guerre sur plusieurs fronts, déstabilisant non seulement le Moyen-Orient, mais aussi des arènes mondiales comme l’Ukraine et Taïwan.
Vers un avenir différent
Un an après les événements marquants d’octobre 2023, le conflit israélo-palestinien se trouve à un tournant décisif. Au lieu de s’appuyer sur des confrontations militaires sans fin, la région a besoin d’un nouveau modèle, ancré dans la coopération, où les Palestiniens font partie d’un accord plus large avec les États arabes. Cette vision, bien qu’ambitieuse, est le seul moyen d’éviter une nouvelle détérioration.
Si aucune solution n’est trouvée, la guerre d’octobre 2023 pourrait n’être que le début d’un conflit bien plus dangereux. La résolution de cette lutte emblématique pourrait en fin de compte la transformer en une lueur d’espoir, inspirant les processus de paix dans le monde entier.
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