Lu sur Pierre Ouzoulias et Pierre Savy : « Pour une lutte implacable contre l’antisémitisme » - L'Humanité
Aucun projet universaliste de gauche ne peut s’accommoder de cette forme bien spécifique de racisme, nourrie de préjugés et d’amalgames anciens aujourd’hui réactivés. Par Pierre Ouzoulias, sénateur PCF des Hauts-de-Seine et vice-président du Sénat et Pierre Savy, historien, coauteur de « Brève histoire des croyances et préjugés antisémites »
le 23 juin 2026

On constate avec étonnement et inquiétude le retour de l’antisémitisme, dans le monde occidental et au-delà. Il est malaisé de dater précisément les étapes de ce retour sur le devant de la scène : la séquence paraît s’être ouverte au début du siècle, les choses vont se dégradant depuis le massacre perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023, et le cycle de violences au Moyen-Orient qui n’a pas cessé depuis, en particulier les opérations meurtrières menées par l’armée israélienne à Gaza.
L’antisémitisme n’avait certes pas disparu mais, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il avait perdu toute respectabilité dans l’espace public légitime. La forte condamnation morale dont il faisait l’objet et la mise en place, en France et ailleurs, d’un cadre législatif pour le réprimer l’avaient rendu moins visible.
Or, alors que ni cette condamnation ni ce cadre répressif n’ont été levés, on voit proliférer un antisémitisme qui, s’il n’est guère nouveau quant à son contenu (tout au plus en existe-t-il de nouveaux lieux de production et de nouveaux porteurs), paraît plus insidieux que dans le passé.
Car, et c’est une autre nouveauté, il ne s’assume plus toujours comme tel : parmi ceux qui tiennent des propos antisémites aujourd’hui, beaucoup refusent fermement ce qualificatif et sont blessés (ou feignent de l’être) quand on qualifie leurs déclarations d’antisémites. Mais, s’il est des marchands de haine tout à fait lucides, il est aussi des personnes de bonne foi et des antiracistes sincères parmi les gens qui tiennent de tels propos.
Charriés par la langue, par des images anciennes aisément réactivables (comme celle d’une mère tenant la dépouille de son fils comme la Vierge porte le Christ tué par les juifs), par des amalgames (avec l’argent, ou avec l’idée d’un pouvoir occulte et mondial), des caricatures et des raccourcis que nul n’a choisis mais que tous peuvent propager, les préjugés antisémites circulent parfois sans que leurs porteurs en aient pleinement conscience. Il incombe à l’historien, dans une démarche civique et scientifique tout à la fois, de s’adresser à ces personnes.
D’autant que ces préjugés ne sont pas innocents : ils ont une histoire longue de deux millénaires qui a pu conduire, à certains moments, à des discriminations et à des massacres. Cette dangerosité de l’antisémitisme est un des aspects qui, au sein des racismes, le rend spécifique. Car l’antisémitisme est un racisme, assurément, en ce qu’il attribue à des individus des caractéristiques morales en raison de leur naissance (en toute rigueur, peu importe qu’elles soient négatives, comme c’est le plus souvent le cas, ou positives : l’essentialisation fonde le racisme).
Mais l’antisémitisme est un racisme spécifique, pour plusieurs raisons : par la longue durée de son histoire et par son rôle comme l’une des matrices historiques des racismes modernes ; par l’ambivalence de son attitude à l’égard de la « race » juive, qu’il dépeint souvent comme dominatrice et haineuse plutôt que comme inférieure (la haine vouée aux juifs trouvant à se justifier dans la haine que les juifs porteraient au genre humain).
La spécificité est aussi à chercher dans la plasticité de l’antisémitisme : étonnamment, il n’est guère de préjugés à l’encontre des juifs qui ne soient réversibles (on les accuse ou on les a accusés d’être capitalistes et bolcheviks, séparatistes et dominateurs, lubriques et efféminés, etc.) et il n’est pas de courants politiques qui soient immunisés.
Évoquons, enfin, la centralité de l’antisémitisme dans l’histoire occidentale, en raison de la place essentielle, longtemps problématique, qu’occupe le fait juif dans le christianisme, qui est né dans le judaïsme et s’est progressivement dissocié de lui. De là découle la centralité d’un thème important entre tous, celui du déicide, soit le meurtre de Jésus – une accusation longtemps portée par l’Église catholique, qui l’a officiellement abandonnée dans les années 1960.
Le racisme, quels que soient sa forme et ses prétextes, est incompatible avec le socialisme. Jean Jaurès l’avait parfaitement compris. En 1898, pendant l’affaire Dreyfus, alors que beaucoup à gauche hésitaient à s’engager dans la défense d’un officier bourgeois – fût-il la victime d’une véritable machination antisémite –, Jaurès fit le choix de le défendre, comprenant que la lutte implacable contre l’antisémitisme est consubstantielle au projet socialiste.
Sur ce point, rien n’a changé : aucun projet universaliste de gauche ne peut s’accommoder de l’antisémitisme. Alors que, dans le monde et même en France, les menaces sur la démocratie sont réelles, céder à la tentation de hiérarchiser les combats, de tolérer l’intolérable au nom de l’union, de mobiliser l’antisémitisme à des fins électoralistes ou pour renforcer certaines causes, y compris de fort justes, c’est faire un calcul à la fois indigne et inefficace. Plus que jamais, il importe de connaître et de faire connaître l’histoire des préjugés et croyances antisémites pour repérer, dénoncer et combattre leur présence.
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