Lu sur Gaza : une histoire de Civilisation - L'Humanité
La France et d’autres pays européens ou de nature occidentale ont l’intention de reconnaître l’État palestinien. Mais ce que demande la population de Gaza, c’est l’arrêt de la machine de mort. Par Nizar Badran Écrivain franco-palestinien.
le 25 août 2025

Les condamnations et dénonciations exprimées presque quotidiennement, depuis de longs mois, par des millions de citoyens à travers le pays et le monde, face aux atrocités perpétrées par l’armée israélienne à Gaza, dénotent un changement dans la compréhension de la politique de l’État hébreu et de la nature de son gouvernement d’extrême droite.
Nous, les Palestiniens, savons depuis le début, même avant la déclaration de l’existence d’Israël par son fondateur David Ben Gourion le 14 mai 1948, quels étaient les fondements idéologiques et les politiques adoptées pour la réalisation du rêve sioniste. Des centaines de milliers de Palestiniens ont été chassés de leur propre pays, des centaines de villages ont été rayés de la carte, et une violence extrême a été exercée contre des civils palestiniens ; la mémoire collective palestinienne garde encore les images des massacres de Deir Yassin, Kafr Qasim, et bien d’autres qui ont jalonné l’histoire de la Nakba.
Mais en Europe, aux États-Unis et dans d’autres pays de culture occidentale, l’image d’Israël était toute autre : c’était la seule démocratie libérale dans un monde de dictatures et de violences religieuses. Une oasis de paix, un lieu où les nouveaux arrivants ont fait pousser des oranges dans un désert abandonné, une terre sans peuple pour un peuple sans terre. Bref, une avant-garde de la civilisation occidentale avec ses valeurs universelles. Bien sûr, comme le dit le proverbe arabe : celui qui reçoit les coups de fouet n’est pas comme celui qui les compte. Nous recevons des coups sans arrêt depuis plus de 78 ans, et nos voisins les Européens comptent simplement les exploits de l’État d’Israël ultra-moderne et prouvent leur admiration pour son modèle à travers un soutien sans faille.
Israël appartient bien à la civilisation occidentale ; il est né d’une volonté de la puissance occupante, la Grande-Bretagne, exprimée dès 1917 par la promesse Balfour. Pratiquement tout au long de l’histoire du conflit au Moyen-Orient, l’Occident global a pris fait et cause pour Israël, au détriment des droits des Palestiniens. Ses pays justifient le refus d’Israël d’accorder le droit de retour aux réfugiés, pourtant reconnu et demandé par les Nations unies et conforme à la Déclaration des droits de l’homme. Israël est le seul pays nucléaire au Moyen-Orient, aidé par des pays occidentaux, et refuse de signer le traité pour la non-prolifération des armes nucléaires. Personne ne trouve rien à redire à Londres, Paris ou Berlin. Tout est justifié par le droit à l’autodéfense, y compris l’occupation, l’annexion des territoires de ses voisins et la multiplication des colonies sur ces mêmes terres.
L’appartenance d’Israël à l’Occident est donc de nature organique ou « tribale » ; aucune faille n’a jamais existé depuis 1948. Les quelques positionnements divergents ont toujours été vite balayés par un torrent de critiques. L’opinion publique européenne, pourtant habituellement vigilante vis-à-vis des thèses officielles, n’a jamais été vraiment intéressée par cette question, pourtant relative à son voisinage immédiat.
Cette même opinion est en train de renverser la donne en Occident : devant les images d’enfants affamés et de villes rasées, le secrétaire général des Nations Unies a officiellement déclaré une famine, accusant Israël d’en être à l’origine. Pour la première fois, une faille se creuse entre les deux parties. Il n’est plus possible, pour des millions de gens, de se reconnaître dans les valeurs des gouvernants israéliens ou de l’esprit colonial qui domine largement l’opinion publique locale : les sondages d’opinion montrent que les trois quarts de la population en Israël considèrent qu’il ne faut pas prendre en compte la souffrance des Palestiniens dans « la planification de la poursuite des opérations militaires d’Israël dans la bande de Gaza » (Institut israélien de la démocratie, mai 2025). Enfin, selon différents sondages, entre 69 % et 82 % des Israéliens sont favorables à l’expulsion des Palestiniens de la bande de Gaza (Chaîne 12, Haaretz, 2025).
Pour les citoyens européens qui manifestent de plus en plus nombreux, il est grand temps de se rendre compte qu’ils ne peuvent, en même temps, continuer à considérer Israël comme faisant partie de l’espace civilisationnel occidental tout en fermant les yeux sur les violations flagrantes des droits des Palestiniens – à commencer par le droit à la vie – sans se renier et jeter aux orties leurs propres valeurs humanistes post-coloniales. L’Europe du XIXe siècle et de la première moitié du XXe n’est plus celle d’aujourd’hui ; l’égalité et le droit ont remplacé les lois coloniales discriminatoires. Les Israéliens, dirigés par une droite dure, continuent, eux, à vivre leur XIXe siècle, avec tout ce que cela comporte de déni des droits de la population autochtone.
Malheureusement, l’opinion publique locale en Israël, pour le moment, ne va pas dans le sens du changement. Tous ceux qui, tardivement, ont appelé au sursaut national, qu’il s’agisse de politiques et d’intellectuels israéliens, voient bien le danger qui guette l’avenir des relations d’Israël avec ses protecteurs en Occident. Ces mêmes esprits lucides n’ont rien dit avant l’apparition des vagues populaires en Europe dénonçant l’extrême brutalité et le mépris du droit international. Leur action actuelle vise, à mon avis, à donner, le moment venu, un visage plus démocratique et humaniste à l’État d’Israël, une fois la page Netanyahou tournée, pour mieux le réinscrire dans les valeurs de la civilisation occidentale.
La France et d’autres pays européens ou de nature occidentale ont l’intention de reconnaître le supposé « futur État palestinien », un pas en avant, mais qui fait fi des réalités sur le terrain. Ce que la population de Gaza demande, n’est pas un État, mais l’arrêt de la machine de mort, l’arrêt de la guerre et de pouvoir vivre. Les gouvernements de ces pays tentent d’amadouer leurs opinions publiques, largement acquises aux exigences humanitaires.
L’avenir de la région, et les relations entre les deux rives de la Méditerranée, dépendent énormément de la façon dont ces mêmes gouvernements agissent maintenant. Se mettre du côté du droit international, exiger le respect du droit international humanitaire, le respect des droits des peuples à l’autodétermination, mais aussi avoir une vision d’avenir cohérente, préservera la nature pacifique, l’entraide et l’amitié entre les peuples.
Les peuples arabes, même bâillonnés par des dictatures, trouvent à travers cette crise majeure une identité commune que beaucoup ont essayé d’effacer. Le danger étant perçu pour la première fois comme collectif et touchant la totalité des pays arabes, quels que soient leurs régimes et leur éloignement de Gaza, les déclarations du Premier ministre israélien sur le Grand Israël attisant cette crainte.
L’Europe doit réussir et anticiper cet avenir, saisir l’occasion que l’histoire lui offre, sous peine de l’avoir manquée une fois de plus. Les grands esprits européens doivent se lever et dire le droit. Et comme l’a dit Averroès au XIIᵉ siècle : le droit est un et indivisible.
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