Royaume-Uni : « La seule façon d’affaiblir les fascistes est de pourvoir aux besoins des peuples »
Ashok Kumar, professeur d’économie politique à l’université de Londres, estime que ce qui se passe actuellement au Royaume-Uni est le résultat direct de la rhétorique et des mesures anti-immigrés.
le 6 août 2024
Professeur associé d’économie politique au collège Birbeck de l’université de Londres, Ashok Kumar est à l’origine de nombreuses publications sur des sujets aussi divers que la théorie urbaine, le développement, la crise capitaliste, les mouvements des travailleurs, les chaînes d’approvisionnement mondiales et l’identité.
Avez-vous été surpris par les émeutes ?
Ashok Kumar
Professeur associé d’économie politique au collège Birbeck de l’université de Londres
Les émeutes sont le résultat d’années de peur raciste, de politique anti-immigrés et de langage antimusulman qui ont atteint un pic après qu’Israël a commencé son génocide à Gaza. En Angleterre, 9 % de la population sont originaires du sud de l’Asie. Ce sont essentiellement des Pakistanais, Bangladais et Indiens, et une grande partie d’entre eux sont politiquement actifs pour la Palestine.
Les marches hebdomadaires à Londres, dont certaines ont réuni 2 % de la population de l’Angleterre, ont été considérées comme des « marches de haine violentes » malgré le peu d’éléments indiquant qu’il s’y soit développé de la haine ou de la violence. Cela a contribué aux mobilisations fascistes.
Comment agit l’extrême droite ?
Ses soutiens ont repris indirectement confiance grâce à la percée du parti de Nigel Farage, Reform UK, qui a remporté le nombre record de quatre sièges début juillet. Cela est sans précédent dans l’histoire politique britannique, compte tenu du système électoral majoritaire uninominal, très restrictif. Cela a donné confiance à l’extrême droite pour aller de l’avant.
L’État tente maintenant de sévir contre les fascistes, même si cela peut au contraire les encourager. Il existe maintenant des groupes antifascistes dans tout le pays, pour protéger les communautés, les centres de migrants et les mosquées. L’extrême droite britannique est apparue par vagues dans les années 1930, les années 1970 et, semble-t-il, maintenant.
Il s’est toujours trouvé des antifascistes pour contrecarrer la résurgence de ces mouvements. Mais ces derniers ont bénéficié d’une grande complaisance dans la période récente, alors que les grandes organisations fascistes comme la Ligue de défense anglaise semblaient affaiblies. Les émeutes raciales démontrent qu’elles sont bien organisées et coordonnées.
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S’agit-il d’une opposition directe au nouveau gouvernement travailliste ?
Un sondage de Yougov d’aujourd’hui (mardi 6 août – NDLR) a révélé que seulement 7 % de la population soutiennent les émeutes. Pourtant, il apparaît également que le gouvernement de Starmer atteint un niveau historiquement bas dans l’opinion publique, surtout compte tenu de la grande victoire qu’il a revendiquée il y a un mois.
L’avenir du gouvernement Starmer sera déterminé par la façon dont il réagira à ces troubles. Il doit arrêter les voyous et les mettre en prison, ou sa base d’électeurs urbains, noirs, asiatiques et progressistes l’abandonnera complètement.
Quelles sont les réponses politiques à apporter ?
Les réponses ne sont pas simples, mais elles doivent commencer par le renversement des plans d’austérité de Rachel Reeves, la chancelière et ministre des Finances. La seule façon d’affaiblir les fascistes est de pourvoir aux besoins des peuples et d’affronter la rhétorique raciste qui fait désormais partie du discours politique.
Le CWU (représentant les travailleurs des postes), le RMT (travailleurs ferroviaires) et le syndicat des pompiers ont tous demandé aux sections syndicales d’offrir leur soutien et leur solidarité aux mosquées locales, aux centres de réfugiés et aux groupes de solidarité.
D’autres syndicats, comme Unite the Union, le plus grand syndicat du secteur privé du pays, n’ont pas encore pris de tels engagements. Sharon Graham, la secrétaire générale de Unite, dénonce la « division » qui est « nocive » , mais elle ne nomme pas réellement le racisme ou l’islamophobie, et elle n’appelle pas les membres du syndicat à l’action ni n’y consacre des ressources syndicales.
Keir Starmer va-t-il infléchir sa politique pour répondre aux préoccupations des progressistes et des syndicats ?
Starmer doit réévaluer certaines orientations comme la poursuite de l’austérité et la réduction des allocations d’hiver pour le carburant aux retraités. Il a été poussé à dire, enfin, que les émeutiers sont des voyous de droite et à les qualifier de « racistes » et d’« islamophobes ». Plusieurs nouveaux députés travaillistes ont aussi été conviés à « écouter les préoccupations » des émeutiers, et ils s’opposent à l’hébergement des migrants dans leurs circonscriptions. C’est un tournant très dangereux.
Mon pronostic est que le gouvernement de Starmer durcira ses penchants islamophobe et anti-migrants pour apaiser la foule, mais assouplira peut-être les mesures d’austérité. Il est encore trop tôt pour le dire. Les travaillistes sont officiellement attachés à « ne pas imposer de nouvelles taxes sur les travailleurs », mais il est possible qu’ils se rendent compte que s’ils ne fournissent pas aux conseils municipaux plus de moyens pour aider les gens, les troubles augmenteront à l’avenir.
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