SOUVENIRS DE LA REVOLUTION DES OEILLETS
ESTREHLA VERMEHLLA LE REVE ABOUTI DE CATARINA EUFEMIA
L’été 1975, mes vacances étudiantes avant ma dernière année d’école professionnelle à l’ENSAE en septembre 1975 se déroulèrent au Portugal en pleine effervescence de la révolution des oeillets
D’emblée j’assiste à deux évènements marquants. Tout d’abord l’affaire du journal Republica. Exprimant la position du parti socialiste qui avait réussi à en prendre le contrôle du temps de la dictature, il est l’objet courant Mai d’un conflit entre la rédaction et les typographes qui aboutit à la fermeture du journal. Ce conflit donne lieu à une violente campagne contre le PCP accusé de vouloir prendre le contrôle de l’ensemble de la presse. Cette campagne était fortement relayée en France. Donc ma première visite consiste à aller sur place. Immédiatement je constate que les typographes ne sont pas spécialement affiliés au PCP mais en fait de tendance maoÏste.
Même habitué au combat politique et à la désinformation c’est une leçon de se rendre compte que pas un seul journaliste de la presse non communiste en France n’a eu le minimum de déontologie pour aller sur place et rétablir la vérité sur l’absence d’implication directe du PCP dans le conflit.
Ensuite le 19 juillet j’assiste à un meeting de Mario Soarès qui lance la contre-offensive par rapport au gouvernement dirigé par Vasco Gonçalvès. Il lance le mot d’ordre « o povo nao està com o MFA ». J’y rencontre un francophone qui me traduit et m’expose que certes la Pide c’était très dur pour les militants mais que si on ne l’était pas l’ambiance était en fait plutôt « cool » du genre de pouvoir prendre le train sans billet par absence de contrôles. Je me dis que sa présence au meeting de Soarès est assez logique.
Pour éviter de voir leurs sièges envahis par les touristes politiques en recherche d’informations le PCP et le MFA organisent régulièrement des points d’information dans la rue annoncés par voie d’affichage. A la fin d’un de l’un d’eux du PCP je dis à la camarade qui l’avait assuré que je voulais connaître la réforme agraire. Elle me donne alors les coordonnées de la coopérative Estrehla Vermehla, l’étoile rouge, dans l’Alentejo.
En chemin je fais étape à Setubal grande ville industrielle en face de Lisbonne, place forte du PCP et de l’intersyndicale. J’y assiste à un meeting de soutien au gouvernement très combatif avec le mot d ‘ordre « força, força, compahneiro Vasco, nos seremos a murahla d’aço » ce qui se comprend de soi-même :Force, force, compagnon Vasco, nous serons la muraille d’acier »
Estrehla Vermehla avait été créée par des travailleurs agricoles particulièrement combatifs très rapidement après la chute de la dictature alors que Spinola dirigeait encore la junte.
Pour les touristes «politiques » qui y venaient un principe socialiste simple s’appliquait : celui ou celle qui travaille peut rester et est nourri . Dormir était simple avec le sac de couchage sur la paille d’une grange. Une vingtaine d’étrangers y participent.
Deux des principales productions de la coopérative étaient la récolte du liège et la culture des pastèques. La récolte du liège est une activité relativement technique et très physique ; il faut s’accrocher à l’arbre et découper le liège et le décoller. Affecté à ce travail le premier jour puisqu’ homme avec un autre visiteur nous concluons rapidement au bout de la journée que nous ne pouvons pas continuer ce travail. Du coup je suis affecté à une brigade de ramassage des pastèques, tâche dévolue aux femmes, ce qui ne me cause évidemment aucun souci, ni aux femmes de la brigade d’ailleurs
Un soir une troupe d‘activistes vient présenter une pièce de théâtre. Il s’agissait de la vie de Louise Michel. Assis à côté d’une jeune coopératrice je l’entends à un moment murmurer « Catarina Eufémia »
Catarina Eufémia était une ouvrière agricole dans l’Alentejo assassinée en 1954 à l’âge de 26 ans par un gendarme lors d’une grève pour les salaires et devenue une icône de la lutte pour les militants du PCP. Le lien spontanément établi par ma voisine entre le message universaliste de la pièce et son héroïne locale était d’une grande force émotionnelle.
Le temps passant je connaissais de mieux en mieux l’histoire, le fonctionnement et tout simplement les membres de la coopérative.
Plusieurs fois à la fin, comme les responsables avaient autre chose à faire que répondre aux questions du défilé permanent de visiteurs, l’un deux disait « allez chercher le français » et c’est moi qui venait faire le topo sur l’histoire et le fonctionnement de la coopérative.
Je me décidais tout de même un jour à partir pour continuer mon tour du Portugal. Arrivé dans le bourg voisin j’attendais à la terrasse d’un café le car qui devait me ramener à Lisbonne. A un moment un responsable de la coopérative qui avait à faire au bourg passe et me voyant s’attable pour parler Il comprend soudain que j’ai quitté la coopérative alors il se lève d’un bond et me serre avec effusion les mains. Alors oui adios compahneiro, je n’oublierai pas la sérénité des semaines passées à la coopérative, rêve abouti de Catarina Eufémia d’une vie libre et heureuse.
Arrivé à Porto j’assiste le soir sur la grande place à une scène surréaliste qui me paraît assez représentative du rapport particulier des Portugais à la violence ( la mise à mort est interdite dans les corridas depuis 1928 et de facto depuis la fin du 19ème siècle). Un individu suspecté d’être un informateur de la Pide avait été sérieusement brutalisé et se trouvait désormais balloté entre deux groupes : un groupe qui voulait le mettre à l’abri et un autre qui s’y opposait : dès que le premier groupe essayait de le faire entrer dans un immeuble, le second s’interposait.
Finalement, la nuit avançant les deux groupes conviennent de ne pas y passer la nuit et cherchent une solution. Et la solution fut que, vu qu’il était blessé, le plus simple et logique était ……de l’emmener à l’hôpital.
Un jour suivant passant devant une caserne je m’approche et commence à parler au soldat de garde qui assez rapidement m’explique qu’il risque des ennuis si la conversation continue. Je mesure ainsi la différence d’ambiance politique entre Lisbonne et le sud d’une part et Porto et le nord de l’autre.
Il est temps de rentrer en France. Arrivé à l’aéroport je découvre que pour une raison obscure il y a eu un surbooking et que la deuxième classe est complète. Du coup on me met en première. Ainsi après avoir passé plusieurs semaines à la coopérative je voyage en première classe comme un homme d’affaire avec une hôtesse aux petits soins. Comme un symbole des temps nouveaux.
Gérard Badéyan
Avril 2024
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