En Iran, les femmes mènent la contestation contre le pouvoir théocratique, réprimée dans le sang. Un soulèvement féministe qui remet en cause les fondements mêmes du régime des mollahs.

 

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Depuis la mort, le 16 septembre, de Mahsa Amini, la révolte des femmes iraniennes nous offre tous les jours des images de courage et d’espoir. Nous avons tous vu ces jeunes filles qui dansent autour d’un brasier en faisant tournoyer leur voile au-dessus de leur tête, avant de le jeter au feu. Et encore cette jeune femme, cheveux libres, qui chante en farsi un inoubliable « Bella Ciao », au risque de sa vie.

L’interprétation est sublime, et le chant des partisans italiens en lutte contre le fascisme est rendu à son origine, nous rappelant que l’aspiration à la liberté n’a pas de patrie. Aujourd’hui, le mouvement, rejoint par de nombreux jeunes hommes, se propage à toutes les villes iraniennes. Mais notre admiration est teintée d’angoisse parce que celles qui dansent peuvent, dans l’instant, payer de leur sang cet acte d’héroïsme.

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Une impitoyable répression est en effet à l’œuvre, et elle monte en puissance. On comptait le 4 octobre plus de 90 morts – et combien de blessés et d’emprisonnés ? Au-delà de l’émotion, une question nous taraude. Jusqu’où peut aller la révolte des femmes et de la jeunesse iranienne ? Peut-elle connaître un autre sort que les mouvements de 2009, de 2017 et de 2019, tous noyés dans le sang ?

Tout le monde a conscience, les mollahs en premier lieu, que le voile arraché n’exprime plus seulement une revendication féministe, mais remet en cause le système théocratique lui-même.

Au point où nous en sommes, tout le monde a conscience, les mollahs en premier lieu, que le voile arraché n’exprime plus seulement une revendication féministe, mais remet en cause le système théocratique lui-même. C’est bien le régime qui est contesté, c’est le Guide suprême, les gardiens de la révolution et tout un appareil tyrannique.

Vidons au passage une vilaine querelle franco-française. C’est la liberté qui est exaltée en Iran, comme ce peut être la liberté, ici, de porter le voile pour les femmes qui le décident par elles-mêmes. Ne laissons pas les événements là-bas nourrir l’islamophobie ici.

Mais revenons à l’Iran. Le mouvement est-il voué à l’impasse ? La révolution islamique de 1979 a créé un système original. Oserais-je le qualifier de « dictature démocratique » ? L’oxymore se justifie. Le cadre imposé par Khomeiny est évidemment une dictature.

Mais, à l’intérieur de ce périmètre inviolable, une démocratie électorale autorise depuis quarante ans une concurrence entre ceux qu’on appelle les « modérés » ou « réformateurs » et les conservateurs.

La peur d'une perestroïka à l'iranienne

En 2013, puis en 2017, les premiers ont occupé la présidence avec Hassan Rohani. Sur un plan international, ces années ont été celles de l’accord limitant le nucléaire à un usage civil. Un accord que Donald Trump a déchiré, aggravant des sanctions économiques qui ont favorisé le retour au pouvoir des durs du régime. Mais les « modérés » continuent de faire entendre une voix timide.

Le 1er octobre, l’Union du peuple de l’Iran islamique, de l’ancien président Mohammad Khatami, a dit « exiger » des autorités qu’elles « préparent les éléments juridiques ouvrant la voie à l’annulation de la loi sur le hijab obligatoire ». Ce serait bien sûr une immense victoire pour les femmes iraniennes.

Mais ce n’est pas le choix d’Ali Khamenei, l’inamovible guide de la Révolution qui, comme un vulgaire ministre de l’Intérieur occidental, affirme que la révolte est organisée depuis l’étranger par les États-Unis et «l’entité sioniste» (il le dit ainsi). Il était même question, ces jours-ci, de faire venir en renfort des miliciens du Hezbollah libanais.

Ce qui rappellerait les heures les plus sinistres de la contre-révolution syrienne. En fait, les durs redoutent que la moindre concession marque le début de la fin du régime. Une sorte de perestroïka à l’iranienne. Une sorte de boîte de Pandore démocratique. Et ils n’ont sans doute pas tort…

Le sale boulot avait déjà été bien entamé par le shah qui, avec sa police, la Savak, avait affaibli les composantes démocratiques.

« Maintenir les femmes sous le voile, c’est maintenir la société sous le joug du droit islamique traditionnel », analyse le sociologue Fahrad Khosrokhavar (1). Alors, quelle issue ? Quel relais politique? La révolution de 1979 a liquidé toute opposition située hors du champ islamique. En vérité, le sale boulot avait déjà été bien entamé par le shah qui, avec sa police, la Savak, avait affaibli les composantes démocratiques.

L'histoire ne naît jamais de nulle part

L’histoire ne naît jamais de nulle part. Le paradoxe, c’est que la révolution de 1979 a d’abord été portée par un mouvement pluraliste, comprenant une gauche et même une gauche communiste, cohabitant avec le clergé. Mais cette éphémère coalition s’est brisée très vite sur la terrible guerre contre l’Irak, voulue et encouragée par les pays occidentaux.

C’est ce carnage qui a favorisé la prise de pouvoir exclusif du clergé chiite, et l’avènement d’un régime théocratique totalitaire. Voilà comment toutes les issues démocratiques ont été bouchées. Et pourquoi, hélas, le plus probable est que la répression finisse par étouffer le bel élan des femmes iraniennes.

Cette révolte témoigne d’une modernité en total décalage avec le système dont elle sape progressivement les bases.

Mais cette révolte fragilise le régime plus encore que les précédentes. Elle témoigne d’une modernité en total décalage avec le système dont elle sape progressivement les bases. Certes, les oppositions organisées ont été contraintes à l’exil. Et, aujourd’hui, les leaders du Conseil national de la résistance iranienne, nombreux et divisés, appartiennent pour la plupart à une autre époque.

Mais on sait les mouvements révolutionnaires créatifs. Massifs et anonymes d’abord, ils finissent toujours par favoriser l’émergence de nouvelles forces politiques et révéler des figures plus en phase avec la réalité du moment. Avant cela, combien de morts?


(1) L’Obs du 29 septembre.