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, martèlent les salariés venus de Seine-et-Marne.
Énergie. À Grandpuits, syndicats et écologistes dessinent l’avenir de l’industrie
Mercredi 27 Janvier 2021

Ce mercredi, militants, responsables de gauche et ONG doivent se rendre à la raffinerie Total, dont la situation est menacée par la stratégie du groupe. Tous plaident pour un véritable plan B alliant préoccupations sociales et environnementales.

 

Ce n’est pas une lutte sociale ordinaire. En un sens, la bataille de la raffinerie de Grandpuits, en Seine-et-Marne, cristallise une bonne partie des enjeux économiques et sociaux associés à la transition énergétique. Comment tourner la page d’une industrie polluante sans démolir l’emploi ? Assurer la reconversion d’un site sans placer ouvriers et habitants devant le fait accompli ? Ou, pour reprendre une expression désormais usée jusqu’à la corde, comment concilier « fin du monde et fin du mois » ?

Pour les salariés de Grandpuits, ces questions n’ont rien de théorique. Elles hantent les esprits depuis que la direction de Total a annoncé, en septembre 2020, son intention d’arrêter le raffinage sur le site. 200 emplois (sur 400) pourraient partir en fumée, sans compter les centaines de sous-traitants. Dans les colonnes du Parisien, Patrick Pouyanné, PDG du pétrolier, prend du recul : cette restructuration s’inscrit « dans un projet qui nous occupera pour les trente prochaines années. C’est simple, si on veut contenir le réchauffement climatique à 2 degrés, il faut diviser au moins par deux la consommation (de pétrole) ».

Autrement dit, cet arrêt du raffinage serait lié à la volonté de transformer le site en une unité de production écolo-compatible qui aiderait Total à s’affirmer comme un géant des renouvelables… Les vraies raisons sont plus prosaïques. Le groupe estime que la remise en état du pipeline d’Île-de-France alimentant la raffinerie, endommagé en 2009, lui coûterait 600 millions d’euros. Soit 100 millions de plus qu’une reconversion, qui permet au passage à Total de « verdir » son image.

L’usine serait alimentée en « huiles de cuisson usagées »…

Vent debout contre ce tour de passe-passe, les syndicats ne plaident pas pour le statu quo. « Je me sens très concerné par les problématiques environnementales, assure même Adrien Cornet (CGT). Pour être honnête, j’ai même failli quitter Total il y a quelques années pour me lancer dans la permaculture… Avec un collègue qui a fini par quitter le site après vingt  ans de boîte, on discutait préservation de la planète. J’ai commencé à me poser des questions, car je suis conscient de l’impact de l’énergie que l’on produit sur le réchauffement climatique. Mais, depuis, je me suis rendu compte que je me les posais de la mauvaise manière : on ne pourra pas régler le problème de manière individuelle. »

Un collègue d’une autre raffinerie lui donne les coordonnées de Cécile Marchand, des Amis de la Terre. En octobre, une discussion informelle dans un bistrot parisien les convainc de tenter la jonction. Souvent opposés pour cause d’intérêts divergents, syndicats et associations écolos vont cette fois-ci unir leurs efforts, pour préserver les emplois tout en défrichant l’avenir. La bataille de Grandpuits devient l’une des causes défendues par le collectif Urgence sociale et écologique, cette alliance « rouge et verte » inédite nouée en pleine crise du Covid, réunissant CGT, Amis de la Terre, Greenpeace, Attac, Solidaires, etc. Objectif ? Faire de Grandpuits le laboratoire d’une transition écologique réussie, qui concilierait impératifs sociaux et urgence climatique. La tâche est immense.

Pour le collectif, en tout cas, une chose est claire : la reconversion du site telle que la conçoit Total relève du marketing. Le groupe prévoit de transformer la raffinerie en usine de biocarburants, afin de produire 400 000 tonnes par an, à destination du secteur aérien. L’usine serait alimentée en « huiles de cuisson usagées » et en « huiles végétales de type colza »… Premier problème : même si Total se garde bien de privilégier l’huile de palme, bête noire des ONG depuis des années, sa volonté de ­recourir à des huiles végétales plombe d’emblée l’aspect vertueux de la démarche. De nombreuses études montrent que le bilan carbone des agrocarburants de première génération (issus de cultures alimentaires) s’avère désastreux si on examine l’ensemble du cycle de production : en effet, produire du carburant à partir de terres destinées initialement à la production alimentaire (colza, betterave…) implique que l’on importe d’ailleurs ce qu’on ne peut plus cultiver ici. C’est ce qu’on appelle le « changement d’affectation des sols indirects ». Surprise : une fois intégré ce paramètre, les calculs montrent que le biodiesel européen à base de colza émet plus de CO2 que l’essence…

« La transformation du site en unité de production d’hydrogène “vert” »

Second problème, on ne sait pas d’où proviendront les « huiles usagées » évoquées par Total, mais il y a fort à parier qu’elles seront importées : seules 15 % des huiles utilisées aujourd’hui en France dans les carburants proviennent de l’Hexagone ; le reste provenant de l’étranger (22 % de Chine). « Total utilise clairement l’argument écolo pour masquer un plan social, assure Cécile Marchand. Leur projet est la pire des manières d’engager une transition écologique, sans concertation avec les salariés du site ni ceux du bassin d’emploi. »

À la place, le collectif des opposants veut bâtir un projet alternatif qui associerait salariés de la raffinerie, ingénieurs et élus locaux. Un spécialiste en énergie de la Confédération paysanne, au cœur du projet, fixe le cap : « L’idée serait de transformer progressivement le site actuel en unité de production d’hydrogène “vert”, fabriqué par électrolyse, un procédé associant électricité et eau. L’électricité nécessaire pourrait être produite en combinant plusieurs énergies renouvelables : photovoltaïque, éolienne, mais aussi méthanisation (1) de déchets organiques et de biomasse présents dans la région. L’avantage d’in tégrer la méthanisation est que cela permet de compenser le caractère intermittent des autres énergies renouvelables (le solaire et l’éolien) : dès lors qu’on l’alimente en continu, le méthaniseur produit du gaz en permanence. »

Cet expert avoue qu’il reste du chemin à parcourir, mais ajoute qu’il n’est pas question de partir de zéro : « Il existe déjà sur le site des éléments de base nécessaires à tout type de production industrielle : de la vapeur, de l’eau, de l’électricité, des colonnes, des pompes, des tuyaux… s ans compter les compétences des équipes en place, des techniciens à même de piloter une unité de production. Et on utilise déjà de l’hydrogène dans la raffinerie, pour hydro- désulfurer les carburants, c’est-à-dire en lever le soufre. »

(1) Processus de fermentation produisant du biogaz, qui, une fois brûlé, génère de l’électricité.
La gauche monte au créneau

Ce mercredi, de nombreuses personnalités de gauche devaient se rendre sur la raffinerie, dont Fabien Gay (sénateur PCF), Clémentine Autain (députée FI), Olivier Besancenot (NPA), Julien Bayou (EELV). « Cette lutte est emblématique à plus d’un titre, estime Fabien Gay ; 700 emplois sont menacés par un groupe réalisant des milliards d’euros de bénéfices, ce qui est, en soi, déjà scandaleux. Par ailleurs, Total essaie de nous vendre un projet écologiquement responsable, mais personne n’est dupe. Le groupe veut se débarrasser de la raffinerie, pour importer du pétrole raffiné ailleurs, dans des pays moins regardants en matière sociale et environnementale. » Pour le sénateur communiste, « il faut sortir des énergies fossiles, mais cela doit se faire avec les salariés concernés, pas contre eux ».

Tag(s) : #luttes sociales, #luttes citoyennes
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