Lu sur Pourquoi le 1er mai est toujours plus qu’un jour férié - L'Humanité
La symbolique politique du 1er-Mai, à l’origine institué pour réclamer la journée de huit heures de travail, a bien sûr évolué au fil du temps et, heureusement, des victoires du mouvement ouvrier. Mais les mots des martyrs de Chicago ou Fourmies résonnent encore dans les luttes de 2026.
le 1 mai 2026
Le 1er-Mai. Il n’y a pas tant de dates qui ont droit à leur majuscule et leur tiret, marque d’une aura, d’un sens qui dépasse de loin leurs vingt-quatre petites heures. Des dates dont on sait immédiatement à quoi elles correspondent : 15-Août, 6-Juin, 18-Juin, 10-Mai… 14-Juillet bien sûr. Au moment de décider de sa date annuelle de lutte, principalement pour la journée de huit heures de travail, la IIe Internationale ouvrière hésite d’ailleurs avec le 14-Juillet. Mais la référence est un peu trop franco-française. Or, ce rendez-vous se veut mondial, international. Est alors choisie, en 1889 à Paris, une référence américaine : le 1er-Mai est de longue date une journée de manifestations ouvrières – déjà – pour les huit heures à Chicago, mais c’est la mémoire des grandes grèves de 1886, réprimées dans le sang par la police, et du massacre d’Haymarket Square, le 4 mai, qui est ici convoqué.
« C’est une date qui rassemble partout sur la planète, ça nous rattache à une histoire », juge encore aujourd’hui Thomas Vacheron, secrétaire confédéral de la CGT. Une histoire fondamentalement internationale, mais aussi française. « Cette histoire, c’est aussi celle de Fourmies (dans le Nord – NDLR), où des femmes ouvrières du textile et des enfants se sont fait abattre par la police parce qu’elles luttaient », souligne le syndicaliste. En 1889, les délégués de la IIe Internationale n’ont évidemment pas institué un jour férié mais une journée de lutte, de manifestations, un jour de grève.
Et quand la journée de huit heures est enfin entrée dans la loi en France, quelques jours avant le 1er-Mai de 1919, l’histoire de cette journée annuelle de grève ne s’arrête pas. « La journée n’est toujours pas chômée », tempère l’historienne Ludivine Bantigny, qui vient de sortir « la Bourse ou la vie. Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui », aux éditions la Découverte. « Le sens de cette journée ne change pas, il y a toujours une idée de lutte pour l’émancipation et l’application des huit heures partout, car plein de secteurs bénéficient de dérogations. »
Une relative plasticité politique du 1er-Mai
La symbolique du 1er-Mai garde ses origines, tout en trouvant une certaine plasticité, liée à l’actualité du mouvement ouvrier et aussi, heureusement, grâce à ses victoires. « C’est l’histoire de l’humanité qui lutte contre la précarité. Ce sont des luttes très plurielles », souligne Thomas Vacheron. Cette année, la question de la paix sera particulièrement présente, par exemple. On peut aussi citer bien entendu 1936, qui fête la réunification de la CGT et le débouché politique du Front populaire. Ou plus récemment 2002, qui sert, dans l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle, de ralliement antifasciste contre la présence du candidat d’extrême droite Jean-Marie Le Pen au second tour. Entre-temps, peu après la Seconde Guerre mondiale, le 1er-Mai devient effectivement un jour férié en France – qui a son propre article dans la loi, le distinguant bien des autres jours fériés. De quoi susciter l’ire du patronat.
Depuis, le mouvement ouvrier et la gauche se sont bien plus souvent retrouvés sur la défensive qu’en position de conquête. Jusqu’à ce que le 1er-Mai, moment mémoriel, soit caricaturé par la droite la plus libérale comme le symbole d’une lutte « devenue conservatrice ». « Une escroquerie intellectuelle, un brouillage des valeurs orwellien », pour Ludivine Bantigny, digne de la récente accusation de fascisme faite aux antifascistes ou de racisme aux antiracistes. La députée communiste, fille de communistes, Elsa Faucillon, qui raconte avoir un lien intime avec cette journée « joyeuse », s’inscrit bien sûr en faux : « Peut-être qu’on peut se questionner sur le renouvellement de certains codes de cette journée, mais c’est un symbole vivant ! La question d’augmentation des salaires, des accidents du travail, les luttes locales – peut-être pas assez visibles –, c’est de l’actualité, pas de la mémoire ! Les attaques récentes contre cette journée soulignent cette actualité de la lutte. »
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Dans la défense justement du caractère « férié, obligatoirement chômé et rémunéré » du 1er-Mai contre l’offensive patronale et de la droite des dernières semaines, on a pu avoir parfois l’impression que la défense d’une journée non seulement de repos, mais de repos de toute la société en même temps, passait parfois au second plan vis-à-vis d’une contestation de la société de consommation. « Je pense que c’est aussi important que les organisations syndicales soient les garantes d’un certain nombre de temps de société communs qui permettent de se dire qu’il y a des jours où on ne consomme pas, a par exemple déclaré la secrétaire générale de la CFDT, Marylise Léon, sur France Inter, le 19 avril. Et je pense que ça fait partie aussi des équilibres de la société dont on a besoin. »
Plutôt un jour sans consommation qu’un jour chômé et payé ?
Une dévaluation du 1er-Mai ? « Dès les mouvements ouvriers des 1880-1890, quand on établit le 1er-Mai, il y avait déjà cette idée de s’opposer à une prédation du capital, rappelle Ludivine Bantigny. Le capital étant vu comme une force d’exploitation : produire sans cesse et donc consommer sans cesse. Bien sûr, le rapport à la consommation s’est beaucoup modifié et étendu. Ça a colonisé beaucoup de domaines de la vie, transformés en marchandises, mais c’est parfaitement cohérent. » « La société de consommation, la question de l’accumulation sont au cœur de la critique de la société capitaliste, donc je n’ai pas de souci avec cet argument. Mais ça peut être perçu comme une reculade sur l’objectif d’une journée chômée et rémunérée pour toutes et tous », tempère néanmoins Elsa Faucillon.
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La symbolique politique du 1er-Mai a donc sans aucun doute muté au fil des décennies. Mais l’offensive patronale des dernières semaines – pas nouvelle, mais qui a repris de la vigueur cette année – sur le travail le 1er-Mai est sans doute là pour nous rappeler qu’au fond la lutte est toujours la même. Lors de la pendaison des ouvriers accusés à tort de l’attentat à la bombe d’Haymarket Square, un représentant du patronat, invité à l’exécution, avait déclaré venir assister à la mort du mouvement ouvrier. « Le jour viendra où notre silence sera plus fort que les voix que vous étranglez aujourd’hui », lui a d’une certaine manière répondu dans ses derniers mots un des condamnés, August Spies. Les voix dans la rue le 1er-Mai de cette année sont toujours celles des martyrs de Chicago, ou de Fourmies.
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