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Lu sur Présidentielle : François Ruffin fait de « l’hostilité à l’immigration de travail » un axe de campagne - L'Humanité

Présidentielle : François Ruffin fait de « l’hostilité à l’immigration de travail » un axe de campagne

Candidat à l’élection présidentielle dans le cadre d’une primaire, le député Debout ! a créé des remous dans le camp progressiste en déclarant son hostilité à l’immigration de travail. Faut-il y voir un glissement dangereux ou une fidélité aux positions de la gauche ?

le 29 avril 2026

Anthony Cortes

Il a suffi d’une déclaration pour mettre la gauche en ébullition. Invité de Télématin sur France 2, ce mardi 28 avril, François Ruffin, député Debout ! et candidat à l’élection présidentielle, est interrogé sur la question de la situation des médecins étrangers. Et, plus largement, sur le sujet de la régularisation des travailleurs étrangers. « Aujourd’hui l’hôpital repose sur deux catégories exploitées : les médecins étrangers et les jeunes internes, dénonce-t-il. Ça ne doit pas être une fatalité, on ne doit pas s’en satisfaire, on doit chercher à en sortir. La France ne doit pas faire appel à des médecins tunisiens, algériens, roumains, elle doit avoir ses médecins qu’elle forme et qui nourrissent son système. Maintenant, en attendant, les médecins algériens, tunisiens, roumains doivent avoir les plein-droits et se sentir pleinement reconnus. » Et de poursuivre : « Moi, je suis hostile à l’immigration pour le travail (…) Je ne veux pas que ce qu’on a fait hier sur l’industrie, la métallurgie, on le refasse aujourd’hui sur les services. »

Réactions outrées et alliés encombrants

Dès lors, sur les réseaux sociaux, les réactions enflammées s’enchaînent, en particulier du côté de la France insoumise (LFI), mais pas seulement. « Les travailleurs immigrés injectent 10 milliards d’euros par an dans la Sécurité sociale, mais Ruffin y est « hostile » », déplore Hadrien Clouet, député LFI de Haute-Garonne. « Après son grand ministère de l’immigration et de l’intégration à la Sarkozy, Ruffin troque le rouge pour le brun en divisant les travailleurs », surenchérit Andy Kerbrat, député mélenchoniste de Loire-Atlantique.

« Opposer travailleurs français et étrangers est dangereux. Le vrai problème, c’est l’exploitation des travailleurs et la xénophobie. L’immigration est une chance : celles et ceux qui étudient, travaillent ou viendront ici sont les bienvenus. Ne perdons pas nos repères », avertit Léa Balage El Mariky, députée écologiste de Paris. « Donc il est hostile à l’immigration tout court, tranche Nathalie Arthaud, plusieurs fois candidate à la présidentielle pour Lutte ouvrière (LO). Car si les immigrés, qui ont besoin de gagner leur vie comme tout le monde, ne travaillent pas, ils vivent comment ? ».

Dans le même temps, le député-documentariste se découvre de biens encombrants alliés à la droite de l’échiquier politique. À l’antenne d’Europe 1, Eugénie Bastié se félicite par exemple de la fin d’un « tabou à gauche »« Dire qu’on est contre l’immigration à gauche, c’est un peu comme se prononcer pour la taxe Zucman chez LR ou faire l’éloge de Margaret Thatcher à la Fête de l’Huma, se gausse-t-elle. Pourtant il est évident que l’immigration de travail peu qualifié tire les salaires vers le bas et menace les droits sociaux ».

Il est pourtant inutile de préciser que l’éditorialiste et François Ruffin sont loin de partager la même ligne sur le sujet. Quand l’un défend les « travailleurs essentiels », dont beaucoup sont issus de l’immigration, et défend leur dignité en projetant de les sortir des griffes de l’exploitation capitaliste, l’autre s’insurge d’une certaine « exaltation identitaire de la diversité ».

 

Dans une note de blog, publiée ce mercredi 29 avril, François Ruffin remet le sujet sur le tapis. Loin d’être un accident, sa déclaration d’hostilité apparaît donc clairement comme une volonté manifeste d’imposer un thème de campagne par lequel il entend se démarquer. Un choix risqué. Selon lui, la demande du Medef de « faire venir 3,9 millions d’immigrés d’ici 2050 en plus des 1,5 million qui arriveraient d’eux-mêmes » entre dans une « logique d’immigration choisie »« Nous en sommes des adversaires, non pas depuis hier, mais depuis toujours », écrit-il, citant notamment Karl Marx et sa dénonciation de « l’armée de réserve industrielle ».

« Mais depuis quand notre projet, progressiste, est-il de ramener à nous la main-d’œuvre, l’intelligence, que les pays du sud ont mis des années à former, sur lesquels ils ont investi en temps et en argent ?, s’interroge-t-il. Quand avons-nous renoncé à l’auto-développement, de la santé, de l’éducation, de ces nations, avec notre aide, notre appui si besoin ? »

« Rien de nouveau dans ma bouche »

Dénonçant « l’instrumentalisation de la France insoumise », le Picard défend une position qui n’a « rien de nouveau dans (sa) bouche ». Interrogé sur le sujet par l’hebdomadaire Marianne en février dernier, il déclarait ne pas être « sans-frontiériste »« La frontière, ce n’est pas un mur, c’est un filtre. Je ne suis pas favorable à la liberté de circulation des capitaux, des marchandises et des hommes. Il faut une régulation aux frontières. Dans les différentes formes d’immigration, il faut choisir », développait-il.

« Autant la France, dans sa tradition, doit accueillir les réfugiés politiques, autant je suis hostile au discours qui revient sur l’immigration choisie (…) On répond à ces pénuries (de main-d’œuvre, NDLR) par de la formation, par des salaires, des horaires, une carrière, un statut qui rendent ces métiers-là désirables pour les personnes déjà présentes sur notre sol, françaises ou étrangères, détaille le parlementaire. Résoudre l’équation des retraites ou du vieillissement démographique en se disant qu’on va faire venir des immigrés, j’y suis défavorable. »

En se positionnant sur ce sujet avec ce choix des mots, en insistant sur son « hostilité », François Ruffin cherche-t-il à parler aux électeurs du RN ? Voire à rallier les fameux « fâchés pas fachos », si tant est qu’ils existent ? Sur ce point, le débat fait rage à gauche depuis bien longtemps. « On doit parler à la France, à toute la France, disait-il au Nouvel Obs en 2022, pointant du doigt les effets de la mondialisation qui a « écrasé » et « écrase encore les classes populaires »Elle réclame de la protection. Ce qui désespère les citoyens, qui se tournent vers le RN ou vers l’abstention, c’est le sentiment que le politique n’a plus de prise sur la réalité. »

Le programme du NFP pro-régularisation

Si cette sortie de François Ruffin heurte à gauche, c’est davantage pour le choix délibéré des mots utilisés et leur poids, qui laissent entendre qu’il y aurait une hiérarchie à faire entre les travailleurs, que pour le fond du propos sur le refus d’une mise en concurrence organisée des travailleurs par le capitalisme. En 1894, Jean Jaurès, dans un discours à la Chambre des députés resté dans la postérité sous le titre de « Pour un socialisme douanier », l’explicitait déjà.

Tout en précisant refuser « d’éveiller entre les travailleurs manuels des différents pays les animosités d’un chauvinisme jaloux », il se dit opposé à ce que le « capital international aille chercher la main-d’œuvre sur les marchés où elle est la plus avilie, humiliée, dépréciée, pour la jeter sans contrôle et sans réglementation sur le marché français, et pour amener partout les salaires au niveau des pays où ils sont les plus bas ».

 

D’ailleurs, encore aujourd’hui, cette position est largement partagée à gauche. Rare sont les « sans-frontiéristes » chez les insoumis, les communistes, les écologistes et les socialistes. Même si des nuances existent selon les familles politiques, le programme du Nouveau Front populaire (NFP), réunissant les quatre partis lors des législatives de 2024, présente une bonne synthèse des différentes positions : appelant à « créer des voies légales et sécurisées d’immigration » et à « régulariser les travailleurs », il milite pour instituer « la carte de séjour de dix ans comme titre de séjour de référence ».

En clair, tout en reconnaissant que le patronat organise la mise en concurrence des travailleurs, la gauche dans son ensemble répond que la meilleure réponse est d’aligner les droits du prolétariat par le haut, plutôt que de fermer les frontières. Car un travailleur régularisé est un travailleur moins exploitable. Peut-être que François Ruffin aurait pu choisir cet angle d’attaque plutôt qu’une déclaration d’hostilité. Quelques tweets nous auraient été épargnés.

 

 

Tag(s) : #Immigration
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