« C’est un système mafieux » : à Poitiers, la bataille des livreurs sans papiers pour leur régularisation
Le 22 mars, 20 coursiers ont réuni plus de 500 personnes autour d’eux, à Poitiers, pour demander leur régularisation et gagner leur autonomie dans le travail.
le 13 avril 2025
Poitiers (Vienne), envoyé spécial.
En ne répondant pas aux demandes de régularisation envoyées publiquement par vingt coursiers sans papiers, la préfecture de la Vienne abandonne sciemment ces travailleurs acharnés à l’extrême précarité. Moustafa, Mamadou, Ibrahim et Ahmad font partie de ce groupe de livreurs poitevins qui ont mobilisé autour d’eux, samedi 22 mars, journée internationale de lutte contre le racisme, plus de 500 personnes, militants associatifs, syndicaux et élus, dont la maire écologiste de Poitiers, Léonore Moncond’huy, devant la poste centrale de la ville.
« Nous avons bien reçu l’accusé de réception de notre demande mais aucune nouvelle du préfet, explique Moustafa attablé dans le local de la Cimade. Un simple récépissé pourrait enfin nous permettre de travailler dans des conditions normales. »
Précarité administrative et conditions de vie indignes
C’est la première fois depuis le jour de leur action collective que les quatre hommes se retrouvent. Tous viennent de Guinée et vivent en France depuis plusieurs années. Leurs parcours d’exil sont différents mais leur situation administrative les contraint tous aux mêmes conditions de vie indignes.
Il y a, à Poitiers, autant de livreurs qu’il y a de clochers : une centaine. La plupart travaillent légalement et ont pris l’habitude de se retrouver lors d’une permanence syndicale mise en place par la CFDT-Union des indépendants, depuis octobre 2023.
« Au début, on travaillait essentiellement sur la question des rémunérations et sur la nécessité d’ouvrir un local en ville où les livreurs pourraient se retrouver, relate Christophe Rabussier, secrétaire départemental du syndicat dans la Vienne. Puis, rapidement, la question des déconnexions est devenue centrale. Pour un sandwich froid signalé par un client ou un coca renversé, les plateformes peuvent choisir de couper l’accès du livreur à leur application. Sans qu’il n’ait aucun moyen de se défendre, il se retrouve, d’un coup, dans l’impossibilité de travailler. C’est très arbitraire et extrêmement pénalisant. »
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Ces rendez-vous syndicaux se sont tenus tous les mois pendant deux ans, et la situation particulière de ceux parmi ces travailleurs qui n’ont pas de papiers s’est imposée comme une question centrale. Les coursiers ont donc décidé de se rapprocher de la Cimade et, à partir de janvier 2025, de se retrouver toutes les semaines pour monter leur dossier de demande de régularisation.
Un rapport de subordination illégal
« Moi, je vis seul mais certains ont leur famille ici », confie Mamadou, assis à côté de Moustafa, qui le répète : « L’obtention d’un titre de séjour est cruciale pour parvenir à notre autonomie. » Ces livreurs sans droits ne peuvent effectivement pas travailler en leur nom propre. Ils sont obligés de s’en remettre à un tiers, propriétaire d’un compte sur une des plateformes de livraison. Se crée alors un rapport de subordination, absolument pas encadré, permettant toutes les dérives.
Les quatre livreurs présents ce matin-là dans les locaux de la Cimade témoignent tous de difficultés rencontrées avec la personne qui les fait travailler à son compte. « Une fois, mon propriétaire de compte a refusé de me donner mon argent pendant plusieurs semaines, se souvient Ibrahim. J’étais obligé de continuer à travailler sinon il n’aurait eu aucun problème pour me remplacer. »
« Sur une semaine, je peux faire pour 300 euros de livraison. Le propriétaire du compte garde 120 euros pour lui, calcule Ahmad. Il dit que ça correspond au service rendu, à ses frais de carte bancaire pour retirer mes sous au guichet automatique et aussi à payer l’Urssaf. » Car, en effet, à l’injustice s’ajoute l’absurdité de travailleurs privés de droits qui se retrouvent à payer les cotisations sociales liées à leur activité pour le compte de la personne qui les exploite. « C’est un système mafieux, commente Christophe Rabussier. D’autant que le propriétaire du compte peut également avoir la main sur le logement du travailleur sans papiers. »
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Leur mobilisation est une première en région et ne fait que débuter. « Ils ont bien conscience que leur action les expose, insiste Mathis Haradji, référent poitevin de la Cimade. Le contexte est délétère entre la réforme Darmanin et la mise en place de mesures encore plus coercitives par Bruno Retailleau sur les questions de migration. » Pour l’heure, la préfecture n’a pas réagi. « On ne peut pas gagner sans prendre de risque, insiste Moustafa en levant le poing. Nous travaillons pour vivre décemment ici et pour beaucoup d’entre nous, c’est aussi crucial pour leur famille restée au pays. La lutte continue. »
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