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Lu sur https://www.humanite.fr/eva-joly-cette-affaire-est-manipulee-depuis-le-depart-684936
Eva Joly : « Cette affaire est manipulée depuis le départ »
Mercredi, 19 Février, 2020

L’ancienne magistrate dénonce les manœuvres et les interventions de la CIA et du FBI. Elle alerte sur le précédent dangereux que constituerait l’extradition de Julian Assange pour la liberté de la presse. Entretien.

 
Vous rappelez ce que doivent les journalistes à Julian Assange. Pourquoi doivent-ils se mobiliser ?

Eva Joly Le brouillard créé par la CIA et le FBI autour de cette affaire, qui avait réussi à discréditer Julian Assange, est en train de se dissiper. L’extradition est une décision politique, prise d’État à État. Elle n’a pas lieu lorsque la justice d’un État estime que les conditions ne sont pas réunies. Or, le contexte politique est très mauvais pour Julian Assange. Mais il y a plus grave : la prétention des États-Unis à l’extraterritorialité de leurs lois. Selon ce principe, le droit américain devrait s’appliquer en Europe. Il n’est pas interdit aux journalistes dans les pays de notre continent de publier des documents, même d’origine illégale. Le journaliste est protégé par une jurisprudence très ancienne : si ce qu’il publie est vrai, et si c’est d’intérêt public, il a le droit de le publier. En demandant l’extradition sur la base de leur loi sur l’espionnage, les États-Unis exigent que cette dernière s’applique en Angleterre, en s’affranchissant de la règle de la double incrimination. C’est la raison pour laquelle je veux mobiliser l’opinion publique. Les journalistes doivent comprendre que si Julian Assange peut être extradé en vertu de cette loi américaine, ils pourront l’être à leur tour s’ils publient une information qui nuit à la défense des États-Unis. Cette jurisprudence consacrerait la suprématie de la loi américaine sur les législations nationales européennes. Nous ne le voulons pas.

Comment peut-on encore empêcher cette extradition ?

Eva Joly Elle est entre les mains de la justice britannique. Les signaux sont inquiétants. Julian Assange est en détention provisoire sur la base de la demande d’extradition, dans une prison de haute sécurité. Il y a été placé à l’isolement absolu jusque très récemment. Il n’est pas traité comme un journaliste primé à plusieurs reprises, mais comme un terroriste. Les États-Unis se montrent déterminés à obtenir des preuves de la violation d’un système informatique : ils ont fait pression sur Chelsea Manning pour obtenir un témoignage qui incriminerait Julian Assange. Comme elle refuse de fournir un faux témoignage et de se rendre devant le grand jury, ils l’ont emprisonnée pour outrage après qu’elle a purgé sa peine, libérée par Barack Obama. Les États-Unis ne reculent devant rien. Donald Trump a juré la perte de Julian Assange.

Que peut faire le gouvernement français ?

Eva Joly Attachée aux droits fondamentaux, la France pourrait faire entendre sa voix. Mais les cartes sont entre les mains de la justice britannique, qui pensait que les manipulations intervenues dans ce dossier lui permettraient d’extrader Julian Assange sans que personne ne s’en émeuve. Les procédures suédoises ont été classées. Il n’y a pas d’affaire de viol, et il n’y en a jamais eu en réalité. Le mandat d’arrêt était donc excessif. La justice suédoise voulait l’interroger et non l’arrêter. Elle aurait pu le faire à Londres. Mais la substitut du procureur Marianne Ny, en charge de l’affaire à l’époque, a prétendu que ce n’était pas possible. Je m’étais alors rendue en Suède pour tenter de leur expliquer comment fonctionne la coopération judiciaire entre deux pays… L’objectif du parquet était d’obtenir la présence physique de Julian Assange en Suède. Sans doute les Américains avaient-ils confiance dans la volonté de la Suède de l’extrader rapidement.

Pour vous, le parquet suédois a été partie prenante d’une machination ?

Eva Joly S’agissait-il d’incompétence ou d’une manipulation ? Lorsque je me suis rendue à Stockholm, le ministre de la Justice et la substitut en charge du dossier ont refusé de me rencontrer. Lors d’une conférence de presse, sans prendre position sur la réalité des accusations contre Julian Assange, je constatais en 2014 que le dossier était « en carafe », qu’il aurait peut-être fallu en dessaisir Marianne Ny et le confier directement à son supérieur hiérarchique. Aujourd’hui, nous avons trouvé dans le dossier suédois des correspondances émanant du Crown Prosecution Service (chargé des poursuites judiciaires en Angleterre et au pays de Galles – NDLR) datées d’octobre 2013. À ce moment-là, les Suédois cherchent à classer le dossier Assange. Mais le CPS leur conseille de ne pas avoir « les pieds froids », c’est-à-dire de ne pas avoir peur… C’est totalement anormal. Dans le dossier de Marianne Ny, on trouve également des traces de l’intervention du FBI.

Ces éléments sont-ils suffisants à vous convaincre d’une manipulation ?

Eva Joly Je connais Julian Assange depuis longtemps. Je l’ai rencontré en Islande, après la crise bancaire. À l’époque, Ögmundur Jonasson, le ministre de la Justice, avait témoigné du fait qu’un avion rempli d’agents du FBI s’était rendu dans son pays. Ils avaient voulu faire croire au gouvernement islandais que son système informatique était attaqué et qu’ils allaient régler le problème. Le ministre de la Justice a compris que c’était en réalité Julian Assange qu’ils voulaient, et il les a fait repartir. Il n’y a guère de doutes que ce dossier est manipulé depuis le départ et que la feuille de route est l’extradition de Julian Assange.

Entretien réalisé par Diego Chauvet
Tag(s) : #démocratie
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