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Par Dominique Mezzi

Sur http://www.unir.asso.fr/2007/10/30/luttes-sociales-alternatives-politiques-de-1995-a-2007%e2%80%a6/#more-146

Luttes sociales et alternative politique contre Sarkozy sont partie liée. Pas forcément dans le temps court, mais à moyen terme pour changer réellement le rapport des forces.

La grève du 18 octobre a été un grand succès, étonnant par sa massivité historique d’une part (surtout à la SNCF) et son caractère interprofessionnel d’autre part, non voulu par les directions syndicales confédérales. Cette journée est déjà une démonstration des attentes qui parcourent le salariat, mais aussi de la disponibilité des équipes militantes les plus conscientes et les plus politisées. Une fois de plus, les mouvements sociaux étonnent par la production du « nouveau ». Mais cela ne signifie pas que, linéairement, leur dynamique seule résoudra tous les problèmes et anéantira par exemple très vite le sarkozysme dans sa cohérence. La globalisation commencée le 18 octobre doit se poursuivre sur tous les terrains, si on veut déboucher sur un démantèlement du système de domination mis en place le 6 mai dernier. La tétanisation postélectorale a été enrayée, il reste à élargir la brèche.

Ayant mis sur la table de son « chamboule-tout » tous les chapitres du « contrat social », mais aussi les principes du contrat politique républicain (tests génétiques, l’inné et l’acquis, etc), générant un mode de gouvernement inédit (hyper-pouvoir, bio-pouvoir, gouvernance sur des faits divers émotionnels), Sarkozy joue certes avec le feu. D’un côté, il est le seul, face à une gauche fascinée, à tenir les ficelles d’un ensemble cohérent. C’est ce qui a fait sa force, au-delà de son camp, et qui continue, malgré une nette érosion, à capter l’attention de couches dominées du salariat. Mais Sarkozy est aussi surexposé. Son activisme sur tous les fronts comporte le risque d’allumer tous les feux de la résistance : résistance sociale, révoltes morales et civiques, fronde grandissante de l’appareil judiciaire, fragmentation des bases sociales traditionnelles du pouvoir (médecins). Et cela dans un contexte économique international qui ne donne aucune marge de manœuvre pour acheter la paix sociale.

Mais les mobilisations, les indignations, les révoltes politiques, ont besoin d’un lien qui les fédèrent, pour produire une cohérence alternative au pouvoir. Ce n’est pas toujours vrai à toute époque : des grandes luttes peuvent éclater sans cela (1968, 1995). Mais Sarkozy a la particularité d’avoir réhabilité dans l’imaginaire collectif l’action politique, la capacité d’agir sur l’état du monde et non de s’y conformer. Le mouvement social, la gauche de combat, la gauche de gauche, ont ce défi à relever.

En 1995, le mouvement s’était propagé comme une irruption auto-entretenue. La gauche était sans voix, sortant de sa défaite de 1993, mais cette absence n’avait presque rien freiné. Le mouvement social était donc porteur d’une sorte d’alternative de fait, par les valeurs solidaires qu’il portait. Le mouvement a produit un début de chantier programmatique (États-généraux du mouvement social) mais pas de projet politique explicite. La crise politique existait malgré tout (Juppéthon), et elle s’est dénouée en 1997, Jospin et la gauche plurielle réoccupant tout l’espace d’une fausse alternative, vite muée en gestion des contraintes (« L’État ne peut pas tout »).

Mais nous ne sommes plus dans la configuration de 1995, même si des bonnes surprises sont toujours possibles et si le refus du libéralisme demeure. Aujourd’hui, une vraie grève reconductible nécessite une préparation politique. Et le 18 octobre montre qu’elle est possible.

Après le 21 avril 2002, après les secousses politico-sociales de 2003, 2004, 2005, 2006, l’articulation du social et du politique est devenue permanente. C’est la question du débouché politique qui a structuré la situation. Après la « séquence sociale » antilibérale post-1995, la phase 2002-2007 se caractérise comme une « séquence politique », pour reprendre la périodisation proposée par Stathis Khouvélakis (La France en révolte, éditions Textuel, 2007). Sarkozy a parfaitement compris cette attente et a réussi à vendre son projet de régression conservatrice comme une nouvelle synthèse, alliant la primauté du « travail », avec un nouveau pacte du « vivre ensemble » surfant sur le besoin de sécurité et d’ordre (électeurs FN), et embrassant pour mieux les étouffer certaines valeurs symboliques de la gauche. Mais cette force repose aussi en grande partie sur une démission idéologique. D’un côté, la gauche s’est coulée dans ce qu’elle croit être la nouvelle modernité. Et de l’autre le syndicalisme situé à gauche comme la CGT (la CFDT refuse depuis longtemps cette classification) se refuse à assumer la portée politique des projets revendicatifs. Or si des ouvriers ont voté Sarkozy, ils n’ont jamais voté pour le démantèlement, une à une, des conquêtes sociales. Il revenait donc au syndicalisme de lutte de porter le fer publiquement, pied à pied, sur chaque dossier, en prenant l’opinion antilibérale à témoin. Au lieu de se couler dans le calendrier du pouvoir, afficher une volonté d’opposition. Ce n’est pas ce qui s’est passé entre mai et octobre 2007.

Cet automne, au moment où le voile commence à se déchirer, après les rassemblements contre les franchises médicales, après l’amplification de la dénonciation de conditions de travail (la manifestation du 13 octobre a montré que le mouvement ouvrier pouvait reprendre l’initiative sur la question du travail), après le grand succès du 18 octobre, il est indispensable de lever la tête du guidon et d’anticiper.

Pour être victorieux, les nouveaux rendez-vous, cette « reconductible » attendue, nécessitent que s’installe solidement dans le débat social une vision interprofessionnelle des plates-formes revendicatives. La démonstration par la combativité ne peut être suffisante, elle doit se muter en force unifiante pour « parler » à tous et toutes. Ce devrait être la responsabilité des confédérations syndicales en premier lieu. Mais on voit bien qu’elles ne le veulent pas. C’est donc celle des équipes militantes les plus conscientes que de tisser des liens intersyndicaux visibles, pour redonner du sens au débat social et citoyen, jusqu’ici monopolisé par l’Elysée.

C’est aussi la responsabilité des militants politiques anticapitalistes, issus de la gauche révolutionnaire, notamment la LCR, ou des autres traditions (communiste, socialiste, écologiste) de trouver le moyen de nouvelles associations militantes convergentes, fédérant l’expérience récente des collectifs issus du 29 mai 2005, avec les courants politiques multiformes exprimant la crise historique d’une gauche dont la dominante est celle du renoncement (jusqu’à franchir la barrière gauche-droite), du mimétisme (Royal cherchant son inspiration chez Veltroni à Rome, c’est-à-dire l’alliance des droites républicaines et de la gauche social-libéralisée) ou de l’impuissance par le surplace autosuffisant (campagne du PCF fin 2006, début 2007). La question d’une nouvelle donne, d’un parti politique de combat à gauche, au sens profond du terme « parti », combinant l’action efficace et la synthèse d’éléments programmatiques, est posée face au sarkozysme. Les syndicalistes peuvent aussi apporter leur pierre dans ce débat urgent pour l’avenir du mouvement ouvrier. Un tel parti ne sortira pas tout armé de la cuisse d’un Jupiter anticapitaliste, il ne sera pas non plus un collier de perles réunissant les « anonymes » qui ont voté Olivier Besancenot.

La LCR est un parti plongé dans les luttes : c’est une partie de son histoire et de son identité. Mais cela ne suffit pas, comme parti politique. Elle (re)commence à exprimer aujourd’hui une idée fustigée il y a très peu de temps encore lorsque la minorité unitaire la défendait : que les luttes ont besoin d’une alternative politique, particulièrement aujourd’hui. Le parti nouveau qu’il faut construire émergera évidemment des forces militantes renouvelées issues des luttes et notamment des jeunes. Mais il n’y a pas de muraille de Chine entre les animateurs des mouvements sociaux, les batailles politiques qu’ils (elles) mènent pour les pousser le plus loin possible, et les confrontations qui partagent la gauche en deux orientations inconciliables : celle qui renonce, qui s’adapte, et celle qui résiste, et contribue à façonner le débat politique, même pour les syndicalistes ou les grévistes. Nous voulons rassembler la gauche qui résiste (sociale et politique), dans toutes ses composantes collectives, premier pas pour un vrai nouveau parti possible.

Tag(s) : #Débats
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