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Lu sur « Vote de la honte » au Parlement européen : « Ce qui va se passer pour les personnes migrantes est effroyable »

« Vote de la honte » au Parlement européen : « Ce qui va se passer pour les personnes migrantes est effroyable »

Le Parlement européen a adopté un texte, fruit d’une collaboration entre la droite et l’extrême droite, facilitant l’expulsion des sans-papiers. Mélissa Camara, eurodéputée écologiste et négociatrice sur ce texte, revient sur ce « vote de la honte ».

Niveau criminalisation de l’immigration, l’Union européenne a-t-elle encore quelque chose à envier aux États-Unis de Trump ? Le Parlement européen a adopté jeudi 26 mars le nouveau « règlement retour », qui renforce considérablement les outils d’expulsion des personnes en situation irrégulière sur le territoire de l’Union. Détention d’enfants, centres d’enfermement hors des frontières européennes, interdictions d’entrée à vie, coopération avec le régime des talibans en Afghanistan : le texte a été écrit par le Parti populaire européen (PPE) et les trois groupes d’extrême droite du Parlement, via une boucle sur la messagerie WhatsApp révélée par Euractiv après le vote en commission.

Mélissa Camara — eurodéputée écologiste française et négociatrice du groupe Verts/Alliance libre européenne sur ce texte — revient sur ce qu’elle qualifie de « vote de la honte ».
 

Reporterre — Vous étiez négociatrice sur ce texte. Que ressentez-vous maintenant qu’il a été voté ?

Mélissa Camara — Beaucoup de tristesse. Ce vote de la honte représente le glissement total de la droite européenne. Ce qui a été horrible, en tant que négociatrice, c’est de voir ce glissement à l’œuvre et de le vivre. François-Xavier Bellamy — eurodéputé français Parti populaire européen PPE, vice-président des Républicains — a activement collaboré avec l’extrême droite, y compris avec l’AfD allemande, un parti fasciste, néonazi, pour coécrire ce texte. Il a travaillé avec des groupes jusqu’ici considérés comme infréquentables en raison du cordon sanitaire. Toutes les digues ont sauté. Et ce n’est que le début : aujourd’hui, ils s’attaquent aux droits fondamentaux des personnes migrantes. Demain, ce seront ceux d’autres populations.
 

En quoi ce règlement mérite-t-il d’être qualifié de « vote de la honte » ?

Prenez la détention des enfants. Ce règlement prévoit qu’en dernier recours, on peut enfermer des enfants — y compris dans des prisons de droit commun, si les centres de rétention sont pleins. Des enfants, pour un simple statut administratif, mélangés à des prisonniers condamnés.

Ensuite, il y a les « centres de retour » à l’extérieur des frontières de l’Union — ce que la Commission appelle pudiquement des « solutions innovantes ». J’ai visité celui de [la cheffe du gouvernement italien] Giorgia Meloni en Albanie. Des jeunes hommes, très jeunes, transférés du jour au lendemain sans explication au milieu des montagnes albanaises. J’y ai rencontré des personnes surmédicamentées parce qu’elles ne supportaient pas le choc. Une à deux entrées par jour sont notées dans le registre des « incidents graves ». Des tentatives de suicide, des bagarres. Une zone de non-droit, loin des regards.

Ce texte généralise ce modèle. Il étend également les motifs de détention et porte sa durée maximale à vingt-quatre mois — et cette durée repart à zéro si la personne est transférée dans un autre pays de l’Union. Il donne un feu vert à la coopération avec les talibans pour permettre le retour forcé des ressortissants afghans. C’est un renoncement total aux valeurs de l’Union européenne. Il y a aussi la question du profilage : une politique du chiffre sur les expulsions implique que toute personne racisée sera potentiellement dans le viseur de cette chasse aux personnes irrégulières.
 

Ce texte a été coécrit par le PPE et l’extrême droite, comme cela a notamment été révélé par l’agence dpa et Euractiv, qui ont eu accès à une boucle WhatsApp. Que s’est-il passé exactement ?

Dès le départ, la Left [le Parti de la gauche européenne] et nous [les Verts/ALE] avons été exclus des négociations par le rapporteur officiel, Malik Azmani. Cet eurodéputé néerlandais du groupe Renew, où siègent les eurodéputés français du parti Renaissance, savait que nous ne pourrions jamais accepter les centres de retour ni l’enfermement d’enfants. Il continuait à négocier avec les socialistes et le PPE. Sauf que M. Bellamy, en parallèle, négociait en secret avec les trois groupes d’extrême droite.

«  François-Xavier Bellamy a activement collaboré avec l’extrême droite, y compris un parti néonazi, pour coécrire ce texte  », dit Mélissa Camara. © Magali Cohen / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

On a appris par la suite qu’il existait une boucle WhatsApp entre collaborateurs parlementaires [selon Euractiv, neuf personnes au total] issus du PPE, de l’ECR, des Patriotes et de l’ESN, le groupe européen de l’AfD, un parti néonazi. Selon les messages consultés par Euractiv, ils y échangeaient des amendements, négociaient des positions, et ont fêté l’adoption du texte en commission le 9 mars.

Deux exemples montrent la coopération entre la droite et l’extrême droite. Quand les socialistes n’ont pas lâché sur leur refus de placer des enfants dans des centres de retour, Bellamy a sorti par mail un texte alternatif écrit avec les groupes d’extrême droite. Le rapporteur Renew s’est fait voler son propre rapport. Deuxième point : Mary Khan, la négociatrice de l’ESN (donc de l’AfD) était obsédée par la vérification de l’âge des mineurs non accompagnés. Contester leur minorité permet de les juger comme des adultes et de les expulser plus facilement. Cette demande de vérification « en cas de doute » sur l’âge, cheval de bataille classique de l’extrême droite, s’est retrouvée dans le texte.
 

L’Union européenne agit-elle comme Donald Trump ?

On est totalement inondés par cette idéologie. Quand Trump a gagné, on a eu des conférences toutes les semaines au Parlement pour dire qu’il fallait s’aligner sur son agenda. Des eurodéputés d’extrême droite se promenaient fièrement dans les couloirs avec des casquettes Make America Great Again [« Rendre sa grandeur à l’Amérique »].

Ces gens-là ont un agenda commun, ils se rencontrent : on voit Marine Le Pen en Hongrie avec Orban. C’est une internationale réactionnaire qui mène des attaques frontales sur les droits des personnes migrantes, des personnes LGBT, des femmes.

« Bellamy dit que LFI est un danger tout en négociant avec les fascistes »

La différence qui subsistait entre l’Union européenne et le trumpisme, c’est qu’auparavant, la droite européenne maintenait le cordon sanitaire. À partir du moment où elle a décidé que les obsessions xénophobes de l’extrême droite étaient acceptables, les digues ont sauté. Un François-Xavier Bellamy vient nous expliquer sur tous les plateaux que La France insoumise est un danger tout en négociant activement avec les fascistes.
 

Qu’est-ce que cela dit du monde que dessinent ensemble la droite et l’extrême droite ?

C’est un monde de suprémacistes, de loi du plus fort. Ils ont investi ce que j’appelle les commissions des valeurs — les libertés civiles, l’égalité des genres. Ils n’ont jamais envoyé autant de députés, ils ont un agenda très clair : renvoyer les femmes blanches à la maison pour faire des bébés blancs, expulser les personnes migrantes. Et d’un autre côté, attaquer toutes les avancées du Green Deal. Droits fondamentaux et climat : ce sont leurs deux batailles, et sur les deux, la droite a décidé de s’allier à l’extrême droite.

Lire aussi : Montée de l’extrême droite : « Rien, en histoire, n’est jamais écrit », selon Johann Chapoutot

Pour comprendre où ça peut mener, il suffit aussi de lire Les Irresponsables de Johann Chapoutot — l’historien y montre comment, dans l’Allemagne des années 1930, une droite dite modérée a pris le pari de l’alliance avec l’extrême droite, avec le résultat que l’on connaît. On est vraiment dedans. On a une diabolisation d’une partie de la gauche très forte, et des forces de droite qui se disent plutôt Hitler que le Front populaire.
 

Que se passe-t-il maintenant pour ce texte ?

Les négociations interinstitutionnelles avec le Conseil de l’Union européenne — ce qu’on appelle les trilogues — viennent de s’ouvrir. Ils accélèrent. La seule lumière que je vois, elle est juridique : il va falloir porter ce texte devant les tribunaux, sur la question des droits fondamentaux. On a encore des juges sur ce continent qui tentent de faire respecter l’État de droit. C’est là que le combat doit se mener maintenant. Les forces progressistes — parlementaires et société civile — vont aussi devoir se retrouver et contre-attaquer. Parce que là, on est vraiment cernés. Et ce qui va se passer pour les personnes migrantes, c’est effroyable

Tag(s) : #Réfugiés
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