« Foutez donc la paix aux gosses qui n’ont en rien à foutre de vos clandestins envahisseurs ! » : les harceleurs d’une enseignante condamnés jusqu’à huit mois de prison avec sursis
le 20 mars 2026

Vendredi 20 mars, ils étaient six, quatre hommes et deux femmes, appelés devant le tribunal correctionnel de Paris pour entendre le verdict de leur procès, qui s’était tenu le 20 janvier, pour s’être livrés sur X (ex-Twitter) à du cyberharcèlement à l’encontre de Sophie Djigo, professeure de philosophie Watteau.
Aucun n’a daigné se déplacer, ce qui ne les a pas empêchés de se voir condamnés, pour deux d’entre eux, à huit mois de prison avec sursis pour « harcèlement aggravé » et « menaces de mort », à cinq mois avec sursis pour trois autres, une seule ayant été relaxée. Des condamnations assorties d’une amende solidaire de 9 000 euros et de l’obligation de suivre des stages de sensibilisation à la haine en ligne.
Les attaques ont débuté après une visite d’Eric Zemmour à Valenciennes
Les faits remontent à la fin 2022. Sophie Djigo, qui est aussi une chercheuse spécialiste des migrations, prépare alors un déplacement à Calais auprès de l’association l’Auberge des migrants, dans le cadre d’un projet pédagogique – dûment validé et financé – avec ses élèves d’hypokhâgne du lycée Watteau de Valenciennes (Nord). Le projet porte sur « l’exil et les frontières » et il s’agit notamment, a raconté l’enseignante le 20 janvier, de « mettre en pratique [sa] manière de faire de la philosophie, à savoir l’enquête de terrain, en se confrontant à la réalité de la frontière à Calais ».
Mais c’est sans compter sur la fachosphère. Le 28 novembre 2022, quelques jours après une visite d’Eric Zemmour à Valenciennes, un site proche de l’association Parents vigilants, elle-même au cœur du dispositif zemmouriste, rend public sur X un mail de Sophie Djigo qui détaille le programme d’une sortie prévue dans le cadre du projet. Puis Reconquête publie un communiqué qui accuse Sophie Djigo de faire de la « propagande », « d’imposer une idéologie » à ses élèves et d’être une « militante pro-immigration ». Ce texte est notamment signé de Sophie Duminy, une collègue enseignante de Sophie Djigo, mais surtout candidate du parti d’extrême droite à diverses élections et coordinatrice nationale de Parents vigilants – association fondée par une certaine Sarah Knafo.
« Je demande qu’on empale cette collabo »
À partir de là, c’est une véritable tornade qui s’abat sur Sophie Djigo. Le Rassemblement national publie à son tour un communiqué, puis les réseaux sociaux s’emparent de la chose, via certaines têtes de pont que sont les sites Fdesouche ou Riposte laïque. Des centaines de messages sont publiés. En janvier, la professeure de philosophie témoignait : « Je lis tous ces fils de commentaires qui se répondent, je suis sidérée, c’est écrasant, j’ai le sentiment de subir un lynchage numérique. »
Au final, seuls six des auteurs de cette campagne de haine ont été identifiés et poursuivis. Des exemples, cités par nos confrères du média Basta ! : « Le supplice du pal est demandé pour ce collabo de la pire espèce qui touche aux enfants » crache le 28 novembre Jean-Christophe A., aide-soignant marseillais de 46 ans, qui récidive le lendemain : « Je demande qu’on empale cette collabo, en direct du campus des migrants. Ça donnera un exemple aux enseignants islamos gauchiasse bobos wok et aux migrants » ; « Atelier viol ? » ose Catherine B., 72 ans ; « Ces islamocollabos gauchistes foutez donc la paix aux gosses qui n’ont en rien à foutre de vos clandestins envahisseurs ! » écrit Éric E., développeur informatique à la retraite, depuis la région parisienne ; « Djigo Djigo, ça sent la case en bouse de gnou » tente un autre retraité, Bernard B., 70 ans, lyonnais.
Une logorrhée qui témoigne, selon Raphaël Kempf, l’avocat de Sophie Djigo, de la « pénétration des idées de haine dans un grand nombre de couches de la société et dans toutes les classes sociales », mais aussi d’une « intersectionnalité des haines » rassemblant « racisme, sexisme, homophobie, antisémitisme… »
Un procès en diffamation contre des cadres de Reconquête et du RN
« Ces internautes s’étaient saisis de [Sophie Djigo] comme d’un moyen d’exulter leur haine, sexiste ou raciste, poursuit l’avocat. Elle était devenue un punching ball ». Il se dit satisfait de la décision du tribunal, qui « montre que l’espace numérique n’est pas un espace de totale impunité » et dont la présidente a souligné « la différence entre une opinion et l’expression de la haine, avec des conséquences concrètes sur la vie et la santé des personnes ».
Ce cyberharcèlement avait entraîné une interruption de travail de plusieurs mois pour Sophie Djigo, qui avait même dû être placée sous protection policière, son adresse personnelle ayant été divulguée à plusieurs reprises. Moins d’un an plus tard, l’assassinat à Arras du professeur Dominique Bernard, en octobre 2023, avait aussi fourni le prétexte à de nouvelles attaques.
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L’enseignante a par la suite reçu des dizaines de témoignages de collègues, racontant qu’ils avaient été victimes de faits similaires « de la part de collectifs de parents ou de groupes proches de l’extrême droite ». Pour les soutenir et les accompagner dans les procédures judiciaires, elle a créé une association, la Coordination antifasciste pour l’affirmation des libertés académiques et pédagogiques (Caalap). Mais pour elle, l’avenir immédiat sera la tenue, le 31 mars, du procès en diffamation qu’elle a intenté à l’encontre de Sophie Duminy et d’autres cadres de Reconquête, dont Eric Zemmour lui-même, mais aussi de divers militants et responsables de Riposte laïque et du RN.
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