Qui sont les « ICE watchers », ces citoyens qui organisent la résistance face à la police de Donald Trump
Dans les quartiers de la ville de Philadelphie, en Pennsylvanie, les migrants craignent l’arrivée de l’ICE. Celle-ci multiplie les arrestations, y compris devant le palais de justice. Des habitants filment et alertent. Ailleurs, des juristes donnent des cours pour que chacun connaisse ses droits.
le 11 janvier 2026
Philadelphie (Pennsylvanie), envoyé spécial.
Tali a déposé son vélo contre un mur, mais n’a pas quitté son casque de cycliste. Dans sa main droite, son téléphone portable, dans la gauche, un appareil photo. Le grand jeune homme arbore un sourire mutin qui se transforme vite en grimace. Nous sommes devant le palais de justice de Philadelphie, ou plutôt de Philly, comme tout le monde nomme cette cité, première capitale des États-Unis avant d’être détrônée par Washington DC.
Un homme vient à peine de sortir lorsqu’il est attaqué par deux groupes, l’un qui le suivait depuis le bâtiment administratif, l’autre qui l’attendait à l’extérieur. À six contre un, la partie est violente et inégale. Elle l’est d’autant plus que, contrairement à ce que la scène pourrait laisser croire, il ne s’agit pas d’une attaque orchestrée par des voyous.
« Ce sont des agents de l’ICE », explique Tali, c’est-à-dire l’Immigration and Customs Enforcement, le Service de l’immigration et des douanes. Ils viennent de capturer un migrant dont en réalité ils ne savent pas s’il a enfreint une quelconque loi. Le seul fait d’avoir la peau basanée fait de lui un délinquant en puissance. Il est emmené manu militari, sans que quiconque puisse intervenir.
Les « ICE watchers »
« J’ai commencé à filmer et à photographier les agents de l’ICE afin de les identifier et de montrer ce qu’ils font, tout en partageant ces informations avec d’autres communautés et le public », indique Tali, qui se garde bien de tout geste ou de toute parole que les membres de cette drôle de police pourraient utiliser pour appréhender ceux que l’on appelle ici les « ICE watchers », c’est-à-dire qui documentent les actions, les arrestations, voire les violences et même les meurtres perpétrés contre tous ceux considérés ou présentés comme un danger.
Sur le même thème
On l’a vu encore dernièrement à Minneapolis, dans le Minnesota, où une femme de 37 ans, mère de trois enfants, a été abattue de trois balles dans la tête.
Contrairement à leur accoutrement habituel – treillis, gilets pare-balles avec pulvérisateur de gaz lacrymogène et armes exhibées – lorsqu’ils sont dans les rues, devant et dans le palais de justice ces agents ne portent pas de masques et sont habillés en civils. Mais leur présence même révèle la volonté répressive du gouvernement des États-Unis.
Le lendemain de l’entrée en fonctions de Donald Trump, l’ICE a émis une nouvelle directive : les arrestations dans les palais de justice, restreintes sous l’administration Biden, étaient de nouveau autorisées. Le service ne cache pas – et les associations de défense des migrants le relèvent aussi – que les palais de justice constituent un lieu privilégié pour les arrestations d’immigrants.
Les registres et les calendriers d’audience indiquent souvent les personnes attendues dans le bâtiment chaque jour. Si les mandats administratifs interdisent à l’ICE de pénétrer dans les domiciles privés sans autorisation, cette protection ne s’applique pas aux lieux publics, comme les palais de justice.
Or de nombreuses personnes sont convoquées au tribunal pour de multiples raisons et s’y rendent, sachant qu’un mandat d’arrêt peut être émis à leur encontre en cas d’absence.
« C’est un jeu du chat et de la souris »
Tali, qui est coursier, profite des – maigres – avantages de ce boulot pour arranger ses horaires afin d’être présent le plus souvent possible devant le palais de justice. À force, il connaît beaucoup d’autres « watchers » comme lui. Chacun sait exactement ce qu’il doit faire et notamment repérer les agents de l’ICE, qu’ils soient dehors ou en surveillance dans des voitures.
Pour pouvoir donner l’alerte rapidement et conserver autant que faire se peut une certaine confidentialité, des groupes ont été créés sur l’application Signal. Au pays qui s’autoproclame « le plus démocratique du monde » et qui donne des leçons de droits humains à la planète entière, personne n’utilise son véritable nom. Simplement des pseudonymes, qu’ils changent tous régulièrement.
Les alertes sont multiples. Tous savent ce qu’ils doivent noter pour être clairs et concis, en six points : SALUTE pour Size (taille), Activity (activité), Location (lieu), Uniform (uniforme), Time (heure) et Equipment (équipement). Chacun peut alors prendre ses dispositions pour renseigner ce qui se passe. « Au début, ils cherchaient surtout à échapper aux caméras », souligne Tali.
« C’était un jeu du chat et de la souris. » En un an, les uns et les autres se sont adaptés. « Ils utilisent depuis peu une nouvelle tactique : avant d’arrêter un suspect, un groupe d’agents s’éloigne, ce qui nous laisse perplexes. Nous nous sommes aperçus que cette tactique visait à nous détourner de nos activités mais également à réduire notre effectif sur un même lieu. »
Des habitants n’osent plus envoyer leurs enfants à l’école
Cette résistance aux raids de l’ICE est d’autant plus importante que ces arrestations de masse se sont traduites par des changements dans les comportements. Il suffit de marcher dans les quartiers nord-est de Philadelphie, où vivent des travailleurs souvent immigrés, pour sentir non pas l’hostilité, mais la crainte quand on croise quelqu’un.
Pour pouvoir discuter, il faut obtenir des contacts auparavant. Certains témoignent ainsi – « Surtout ne donnez pas mon nom » – que les restaurants et même les églises, autrefois animés, de leurs communautés sont désormais moins fréquentés. Des enseignants ont constaté que certains élèves d’origine étrangère ont cessé de venir à l’école, et de nombreux non-citoyens disent avoir peur de sortir de chez eux pour faire leurs courses.
Sur le même thème
Ce que confirme un prêtre d’origine vénézuélienne. « Nous sommes protégés par la Vierge », assure-t-il d’entrée de jeu. Mais il demande que nous ne citions ni le nom de sa paroisse ni le sien. Ce soir-là, en fin de semaine, la joie se lit sur le visage des enfants qui courent dans l’église, alors que leurs parents devisent en toute quiétude.
Un moment d’apaisement pour ces familles alors que la musique d’un groupe mariachi emplit le lieu. Une cérémonie qui se terminera par la distribution de fleurs brandies pendant une procession improvisée. Loin de la réalité quotidienne. « Les gens recherchent de l’espoir. La majorité d’entre eux ici n’ont pas de papiers, témoigne le prêtre. Dès qu’on voit la police, on court. C’est pour ça qu’ils ont peur de sortir. »
Des associations viennent aider la communauté notamment en distribuant des petites cartes multilingues (anglais-espagnol) expliquant comment se comporter si les agents de l’ICE viennent frapper à leur porte.
« Beaucoup de leurs actions sont illégales »
Des formations sont organisées un peu partout, animées par des juristes. C’est le cas d’Aniqa Raihan, avocate, membre du mouvement No ICE Philly, rencontrée dans le sud de la ville, lors d’un atelier auquel participaient une dizaine de personnes.
« Nous avons observé que, lorsque les gens ignorent leurs droits, l’ICE saisit l’occasion pour les bafouer », souligne-t-elle. « Beaucoup de leurs actions sont illégales, mais ils peuvent le faire parce que personne ne s’y oppose, ni la personne recherchée ni les gens. Il y a donc un manque fondamental de résistance et de capacité à faire valoir ses droits. Mais les agents de l’ICE n’aiment pas que nous intervenions car cela les empêche de faire ce qu’ils veulent en secret. »
Sur le même thème
Jane (encore un nom d’emprunt), une jeune femme de 40 ans, a participé à la formation « parce que ce qui se passe est vraiment effrayant ». Elle ajoute : « Je me sens plutôt protégée parce que je suis blanche et mes enfants aussi, mais je sais qu’il y a beaucoup de gens sans protection dans notre ville et je ne sais pas si je peux faire grand-chose, mais je pense que l’éducation est la première étape. »
« Le criminel à la Maison-Blanche ne pourra vous empêcher d’aller en prison »
Pour le pasteur Jay Bergen, du New Sanctuary Movment, « lorsque les responsables et les communautés religieuses résistent activement, cela compromet la capacité du gouvernement à mener ces déportations et enlèvements immoraux ».
Beaucoup se souviennent que le surnom de Philadelphie n’est autre que « Philly, la ville de l’amour fraternel ». L’assassinat de Renee Good, le 7 janvier à Minneapolis, n’a laissé personne indifférent. Un rassemblement s’est tenu devant l’hôtel de ville, à quelques centaines de mètres du palais de justice.
Le procureur de Philadelphie, Larry Krasner, a mis en garde les agents de l’ICE : « Si un agent des forces de l’ordre, un agent de l’ICE, vient à Philadelphie pour commettre des crimes, alors qu’il dégage d’ici. » Il a ajouté : « Je vous inculperai de ces crimes. Vous serez arrêté. Vous serez jugé. Vous serez condamné. »
Quant à la shérif, Rochelle Bilal, elle a été directe. « Si vous venez dans cette ville pour commettre un crime, le criminel à la Maison-Blanche ne pourra pas vous empêcher d’aller en prison. »
/image%2F0556177%2F201304%2Fob_439f69615beac750bbcd0ab255c77987_cerises2.jpg)



