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Lu sur Agroalimentaire : La France sera-t-elle déficitaire en 2026 ? - L'Humanité

Agroalimentaire : La France sera-t-elle déficitaire en 2026 ?

le 8 décembre 2025

Gérard Le Puill

Excédentaires dans leurs échanges annuels durant des décennies, l’agriculture française et ses filières agroalimentaires risquent de devenir déficitaires dès 2026. Facteur aggravant, le recul du pouvoir d’achat d’une majorité de ménages est utilisé par la grande distribution pour faire croître les importations afin d‘obtenir des baisses de prix d’entrée en magasin lors des négociations annuelles qui se déroulent actuellement.

Les informations diffusées durant ce week-end par les médias audiovisuels ont fait état de la progression des maladies contagieuses et d’abattage de troupeaux de bovins pour cause dermatose nodulaire contagieuse (DNC). Parallèlement les élevages de volailles touchés par la grippe aviaire sont en augmentation dans plusieurs régions de France. Ce 7 décembre, au journal de 20 heures sur TF1, fut également évoquée la négociation entre les enseignes de la grande distribution et leurs fournisseurs. La présentatrice cita Michel-Edouard Leclerc qui « pense que nous entrons dans une période de légère déflation ». Voilà qui n’a rien de rassurant concernant le revenu des agriculteurs pour l’année 2026.

Thierry Pouch est le responsable des « études économiques et prospectives » aux Chambres d’Agriculture en France. A ce titre, il alerte souvent sur le danger que constitue le recul de la souveraineté alimentaire de notre pays. Dans un entretien accordé à « La France Agricole » du 21 novembre il faisait ce constat : « Nous avons un solde agroalimentaire cumulé sur les onze derniers mois de 961 millions d’euros. Si on fait le même point de comparaison en 2024, cela représente une baisse de 85%. Depuis janvier 2025, nous en sommes au cinquième déficit mensuel. A ce rythme, il n’est pas improbable qu’on frôle l’équilibre ou que l’on soit carrément en déficit en fin d’année (…) Depuis le début de l’année, l’Union européenne a importé presque 280.000 tonnes de viande bovine en provenance des pays tiers, dont 133.000 tonnes qui viennent uniquement du Mercosur. En cumulé jusqu’au mois d’août, les volumes importés sont déjà supérieurs au contingent accordé au Mercosur dans la négociation, soit 90.000 tonnes ».

Saint-Louis Sucre, filiale du groupe allemand Südrzucker, produit du sucre de betterave en France et passe pour cela des contrats avec les agriculteurs sur les tonnes de betteraves dont l’entreprise a besoin. En page 15 de ce même numéro de « La France Agricole » on apprenait qu’en 2026, Saint-Louis Sucre pourrait faire baisser d’un quart les superficies sous contrat avec ses fournisseurs « dans un contexte de marché déprimé ».

 


Des fermes géantes de 100.000 hectares en Ukraine

Pourquoi un tel recul de la production en France alors que la betterave à sucre donne d’excellents rendements? Comme pour la baisse du prix du blé depuis trois ans, la réponse se trouvait en page 8 du même hebdomadaire. Selon Timothé Masson, du département de l’économie de la Confédération générale des betteraviers (CGB), « depuis le 29 octobre, grâce au nouvel accord d’association entre l’Union européenne (UE) et l’Ukraine, 100.000 tonnes de sucre ukrainien peuvent entrer sans droits de douane dans l’espace communautaire, s’ajoutant aux quelques 2 millions de tonnes déjà importées par l’UE depuis d’autres pays tiers. Le marché européen étant mature et les pays tiers plus compétitifs, ces nouveaux contingents se traduiront par une baisse de la production en Europe ». En page 21 dans le même numéro de « La France Agricole» Yves le Morvan, de l’association Agridées, indiquait qu’en Ukraine « près de 80% des surfaces sont exploitées par des agro-holdings de plus de 1.000 hectares. Les dix plus grands disposent chacun de 100.000 à 500.000 hectares ». Ce sont souvent des kolkhozes de l’ancienne URSS détenus désormais par des oligarques.

Concernant la France, on sait que les volumes et les prix de ses exportations de vins et spiritueux vendus aux Etats-Unis vont diminuer sensiblement en 2026 en raison de la taxe douanière de 15% décidée par Donald Trump et acceptée par Ursula Von der Leyen, présidente de la Commission européenne. De son côté, la Chine prévoit d’imposer en 2026 des droits de douane pouvant varier de 20% à 62,4% pour certaines pièces de viande porcine importées depuis l’Union européenne. Cette seule annonce a fait chuter de 24 centimes le prix du kilo de carcasse de porc sur le marché au cadran de Plérin dans les Côtes d’Armor au mois de novembre.


Les grands distributeurs font reculer la production nationale

En France, certains prix agricoles de l’année 2026 dépendront en partie des prix d’entrée en magasin que les entreprises agroalimentaires obtiendront dans la négociation annuelle avec les enseignes de la grande distribution d’ici la fin du mois de février. Mais la pression des 8 principales enseignes est beaucoup plus forte sur les PME et sur les entreprises de taille intermédiaire(ETI) que sur les firmes comme Lactalis pour les produits laitiers, ou Bigard pour les viandes de la marque Charal. Le chiffre d’affaire de Laclatis était de 30 milliards d’euros en 2024 au niveau planétaire et de 5,7 milliards en France. En viande, celui de Bigard atteignait 5,9 milliards d’euros dont près de 2 milliards en France. L’importance de leurs parts de marché permet à ces grandes entreprises de résister à la pression des enseignes sur les prix d’entrée en magasin, ce qui demeure très difficile pour les PME et les ETI.

La France ne pourra pas préserver sa souveraineté alimentaire sans une juste rémunération du travail des paysans. Mais, tandis que le gouvernement Lecornu cherche à faire voter son budget 2026 en refusant d’augmenter le SMIC au niveau de l’inflation et en cherchant à bloquer les pensions de retraite, on imagine que la pression des grandes enseignes sera forte sur leurs fournisseurs hexagonaux au nom de la défense du pouvoir d’achat des ménages. En concurrence les unes contre les autres pour gagner des parts de marché, elles auront recours à des importations accrues pour parvenir à leurs fins. En 2017, année de la première élection d’Emmanuel Macron comme président de la République, l’excédent commercial de notre filière agricole et agroalimentaire atteignait encore 5,5 milliards d’euros. Il tombait à 3,7 milliards en 2024, sera à peine en équilibre en 2025 et probablement déficitaire en 2026. Il est plus que temps de mettre fin à ce processus mortifère.

Ce lundi 8 décembre, Annie Genevard « ministre de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Souveraineté alimentaire » doit annoncer à Rungis la mise en place en 2026 de plusieurs conférences visant à «bâtir une stratégie commune et fixer, pour les dix prochaines années, des objectifs ambitieux de production et de transformation sur notre territoire». Il reste à voir si elle dira, à cette occasion, ce qu’elle attend des négociations en cours entre les grandes enseignes leurs fournisseurs.

Tag(s) : #agriculture
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