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Lu sur Le combat contre « l’Art dégénéré » au pays de Donald Trump - L'Humanité

Par Dominique Baillet, sociologue.

le 27 juin 2025

Dès son accession au pouvoir le 20 janvier 2025, Donald Trump a instauré une nouvelle doctrine culturelle, particulièrement offensive, ayant pour cible les populations issues de la diversité et les militants « progressistes » assimilés à des « ennemis de l’intérieur », comme au temps du maccarthysme, car partisans d’une idéologie dite « wokiste ».

En effet, Donald Trump a choisi de mener une croisade « anticulturelle » une véritable « purge culturelle », une réelle « mise au pas » culturel. En publiant un décret exécutif le 27 mars 2025, il applique la logique du Make America great again (MAGA) à la création et à la culture et s’inscrit dans l’histoire du nationalisme artistique américain anti européen, qui a commencé dans l’entre-deux-guerres.

À travers ce décret, il vise à reprendre le contrôle de musées américains, tels ceux du Smithsonian de Washington. Il décide alors de licencier la directrice de la National Portrait Gallery de Washington, jugée trop partisane, d’éliminer de la tête de l’un des plus grands instituts culturels du pays, le Kennedy Center, tous ceux qui sont en désaccord avec sa vision de l’Amérique et se faire nommer lui-même président de cet institut. Il cible aussi toutes les institutions culturelles qui ont intégré dans leur statut la diversité, l’unité et l’inclusion, et qui sont accusées de mener un endoctrinement idéologique racial incarné notamment par le récit de l’esclavage.

Il s’est alors engagé à supprimer tout financement fédéral des écoles, ayant adopté la théorie critique de la « race » et amorce donc un révisionnisme historique avec un projet de réécriture « blanche » de l’Amérique. Cette nouvelle doctrine culturelle de Trump peut se résumer ainsi : offensive contre la connaissance et la science, suppression de 200 mots-clés de documents et de sites officiels (femme, minorité, genre LGBT, climat, diversité, etc.), coupe drastique des personnels de l’éducation, bannissement de certains livres à l’école, purge des médias, coupes budgétaires massives dans le domaine des sciences, attaque des musées accusés d’endoctrinement racial, suppression des programmes « Diversité, équité et inclusion ».

Toutes ces cibles formellement identifiées (minorités ethniques et sexuelles, militants progressistes, etc.) rappellent étrangement ce que les Nazis appelaient les « Dégénérés », c’est-à-dire les Noirs (les Nègres dans leur vocabulaire), les Juifs, les homosexuels, les bolcheviques. Ainsi, cette croisade culturelle de Trump s’apparente à la lutte des Nazis contre « l’Art dégénéré ». Mais en quoi consiste cette lutte ?

 

Ce combat a commencé dès l’arrivée d’Hitler en 1933. Il s’est d’abord traduit par la démission de leur fonction de directeurs de musée dits « progressistes », tels Gustav Friedrich Hartlaub à Manheim, Ludwig Lusti à Berlin, le départ contraint d’Allemagne d’artistes tels Vassliy Kandisky ou Paul Klee, le limogeage de professeurs tels Max Beckman ou Otto Dix de leur poste d’enseignement. Il s’est poursuivi par le retrait de 20 000 œuvres en 1937 d’une centaine de musées allemands en quelques mois.

Il y eut ainsi cette année-là deux vagues de confiscation : une première conduite par une commission spéciale dirigée par le peintre nazi, Adolphe Ziegler, et sous contrôle de Joseph Goebbels, ministre de l’Éducation du peuple et de la propagande, qui alimenta l’exposition Art Dégénéré (Entartete Kunst) en juillet 1937 où furent présentées des œuvres dites « dégénérées » telles les œuvres du peintre juif expressionniste, Ludwig Meidner, un des représentants majeurs de l’expressionnisme, proche des groupes d’artistes révolutionnaires, durant la Révolution allemande de Novembre. ; une seconde vague en août suivant, destinée à « nettoyer » définitivement les musées. Mais quelle est la conception nazie de la « dégénérescence » ?

Cette théorie de la « dégénérescence » est pleinement intégrée dans l’idéologie antisémite et raciste du nazisme. Elle considère que les influences étrangères corrompent la pureté de la race et doivent donc être traquées et éliminées pour que la communauté nationale, enfin « purifiée » puisse produire un art à son image. Elle alimente la campagne nazie contre l’art dégénéré qui s’attaque frontalement à l’intérêt développé par les artistes allemands de la modernité pour les arts africains et océaniens, considérant que les artistes, les galeristes et collectionneurs juifs sont des agents d’une « corruption généralisée ».

Toutefois, ce concept de dégénérescence ne naît pas avec le nazisme. Il émerge à la fin du XVIIIe siècle dans les domaines de l‘histoire naturelle, de la médecine et de l’anthropologie notamment criminelle avant de se diffuser au cours du XIXe siècle, et est étroitement lié à la théorie de l’évolution introduisant l’idée d’une espèce humaine, non plus immuable, mais instable biologiquement à travers le temps.

Il est notamment repris par le médecin allemand Max Simon Nordau qui publie « Dégénérescence » en 1890, où il montre que les œuvres de l’art moderne deviennent les symptômes visibles et les vecteurs de pathologie qui risquent de contaminer la société et que les tendances à la mode dans l’art et la littérature puisent leur source dans la dégénérescence de leurs auteurs, et que ceux qui les admirent s’enthousiasment pour les manifestations de la folie morale, de l’imbécilité et de la démence plus ou moins caractérisée.

Ainsi, si Donald Trump n’est pas Hitler et si le trumpisme, idéologie populiste d’extrême droite, n’est pas le national-socialisme, la logique politique du président américain s’en inspire de manière manifeste et troublante. En effet, le combat de Donald Trump contre le « wokisme » s’apparente à celui des Nazis contre le « judéo-bolchevisme » et le combat contre les populations issues de la diversité à celui mené contre les Juifs, les Métèques et plus largement les « Sous-hommes ». En outre, sa politique visant à exclure certains fonctionnaires américains rappelle étrangement la politique hitlérienne de la « Destruction des Juifs d’Europe », pour reprendre le titre de l’ouvrage de Raoul Hilberg, qui a débuté par l’exclusion des Juifs, et a été suivi par l’expropriation, puis la concentration et enfin l’extermination.

Face à cette situation américaine inédite, les dirigeants européens, et tout particulièrement les dirigeants français, seraient bien avisés de condamner vivement cette politique pour le moins discriminatoire qui porte atteinte aux droits de l’homme, afin que celle-ci ne voit à nouveau le jour dans notre pays, 80 ans après la Libération. Dans ce contexte, la Gauche française, qui n’est certes pas au pouvoir, devrait davantage dénoncer cette dérive autoritaire américaine grandissante et se mobiliser rapidement pour élaborer un programme commun alternatif en matière de politique étrangère à l’endroit des États-Unis et aussi à celui de l’ensemble des États autoritaires dans le monde qui se multiplient.

Tag(s) : #Culture
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