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Lu sur Arnaud Idelon : « Aujourd’hui on attaque la culture sur des arguments idéologiques » - L'Humanité

Arnaud Idelon : « Aujourd’hui on attaque la culture sur des arguments idéologiques »

L’auteur et cofondateur du Sample à Bagnolet, Arnaud Idelon, publie « Culture Low Cost », un essai clairvoyant sur la culture. Il y appelle tant les professionnels que le grand public à la défendre comme un vecteur de liens essentiel.

le 12 juillet 2026

Ewen Dubée

 Dans son dernier livre Culture low cost, Arnaud Idelon explore les mondes de la culture au sens large. L’auteur de Boum boum : politiques du dancefloor (Divergences, 2025) revient cette fois sur les multiples crises que traverse le paysage culturel. Face aux discours qui l’instrumentalisent ou pointent son entre-soi, comment la création peut-elle se réinventer ?

Arnaud Idelon éclaire les alternatives existantes et pousse le milieu à se questionner sur lui-même. Alors que des menaces planent sur son avenir, la culture pourrait encore « réinvestir notre capacité collective à imaginer » et à « préserver un monde commun ».

Pourquoi avoir élargi votre analyse à la culture après avoir décortiqué son pendant festif ?

La fête, c’est une pratique culturelle collective, transdisciplinaire et populaire. Et on voit bien comment elle est attaquée. Nous entrons progressivement dans une société d’entrave, de censure de certaines formes culturelles. Le pouvoir s’octroie le droit de dire quelles sont les formes légitimes et lesquelles ne le sont pas. Ce qui se passe dans la fête se passe plus globalement dans la culture.

On l’a vu avec le Grand Café à Saint-Nazaire, en passe d’être privatisé par la mairie, la saison blanche annoncée du théâtre de Vanves avant que le maire ne rétropédale, ou encore le Channel à Calais fragilisé par la baisse des subventions. Je pourrais en citer encore beaucoup. Rien qu’à Paris, quatre lieux de fête, mais aussi de création, de résidence, de production, des lieux de bouillonnement collectifs et communautaires, sont en passe de disparaître.

Quelles crises traversent le milieu culturel ?

La figure d’une crise de la culture n’est pas nouvelle. Dans le livre, je m’arrête sur la période 2020-2025, donc de la culture considérée non essentielle pendant le Covid, aux baisses drastiques dans les budgets, notamment en région Pays de la Loire ou dans l’Hérault en 2024, jusqu’aux exemples de fermetures que j’ai cités.

 En réalité, les crises de la culture sont cycliques. Sur la période récente, on traverse une crise de symptômes en chaîne. La crise budgétaire vient d’une crise politique qui vient elle-même d’une crise démocratique et d’une perte de sens plus globale.

Cela nous mène à ce que vous nommez le « devenir low-cost » de la culture. Que désigne ce processus ?

C’est un phénomène double. D’une part, littéralement, il y a de moins en moins d’argent pour la culture et donc de moins en moins de moyens. Avec une défausse du service public de la culture, en premier lieu sur le champ associatif et les marges. Les tiers-lieux, par exemple, sont érigés en fétiches : on leur donne beaucoup d’objectifs et peu de moyens, puis on essaye d’en faire une nouvelle norme.

Mais ne voir que l’aspect budgétaire ne suffit pas. Les moyens financiers sont censés être au service d’une fin, et quelle est-elle ? Le devenir low-cost du sens est le principal danger. On assiste actuellement à un amenuisement progressif des imaginaires qui nous éloigne de l’altérité, de la surprise.

Qu’est-ce qui distingue cette crise des précédentes ?

La différence, c’est qu’aujourd’hui on attaque la culture sur des arguments idéologiques comme ceux de Christelle Morançais, présidente de la région Pays de la Loire, qui dit : on ne va pas perfuser des associations politisées. On est passé de la culture inattaquable, sacrée – même des ministres de droite ne s’y essayaient pas – à une culture attaquée d’abord sur des bases budgétaires, puis aujourd’hui idéologiques.

Ces attaques sont aussi conduites par des milliardaires d’extrême droite, avec les moyens matériels qui sont les leurs…

Absolument, et j’y vois deux risques. Le premier est le démantèlement du service public de la culture. La deuxième, c’est la mise au service de la culture dans la bataille idéologique que mène l’arc réactionnaire. Si demain nous avons un gouvernement RN, le ministère de la Culture continuera d’exister, mais il sera mis au service d’un roman national conservateur, monarchique, etc.

Alors que la culture est budgétairement assommée, comment parer les coups ?

Soit on se place dans une logique réactionnelle, et on se dit qu’avec peu de moyens on va tenir l’échelle et essayer de répondre. Soit on imite l’adversaire, par exemple en créant des Puy du Fou de gauche. Mais je ne pense pas que ça puisse fonctionner, déjà parce qu’il y a un déséquilibre de moyens, il n’y a qu’à voir les milliards injectés par Bolloré.

Je ne pense pas qu’on parviendra à faire émerger des imaginaires désirables avec cette logique. Je crois qu’il est important de ne pas opposer à un discours unifié un récit uniforme. Il faut défendre la culture comme l’endroit du trouble, de la complexité, de l’incertitude, où tout n’est jamais tout noir ou tout blanc. Il faut en faire un endroit de pédagogie critique pour la société, un lieu de débat, de friction et d’altérité.

Cela implique aussi de sortir des narratifs qui ont longtemps uni les mondes de la culture, comme la démocratisation culturelle ?

La démocratisation culturelle est une pensée magnifique. André Malraux la résume en une phrase : rendre accessibles les plus grands chefs-d’œuvre de l’humanité. Mais elle naît avec un impensé : qui dit ce que sont les chefs-d’œuvre de l’humanité ?

La formule occulte une instance de légitimation qui est blanche, bourgeoise, métropolitaine, élitaire, et invalide tout un tas d’autres cultures, dites illégitimes. Quand on creuse ce sillon pendant 50 ans, les écarts grossissent et beaucoup de gens sont perdus en route.

Vous suggérez donc qu’au lieu de se poser la question du « pour qui », les institutions culturelles devraient d’abord se demander « à qui » ?

Le « pour qui » nous maintient dans une logique descendante. Le « à qui » pose la question des droits culturels, c’est se dire comment on peut imaginer des lieux qui soient des infrastructures en commun, partagées au niveau des territoires, avec l’ensemble des citoyens, citoyennes, depuis leur trajectoire sociale et culturelle.

 

Comment sort-on du paradigme de la culture « pour tous » pour aller vers la culture « par tous » ?

Je pense qu’une manière de sortir de la logique réactionnelle est de déplacer la logique de la programmation, souvent ascendante, à un endroit du faire, c’est ce que nous montre l’éducation populaire. Cela passe par se poser la question ensemble, de ce à quoi nous voulons assister, plutôt que de programmer et de voir qui vient.

Il y a une réflexion à mener sur les imaginaires du faire, du terrain, du processus, plus que les imaginaires du dire, de l’image, de ce qu’on montre. Énormément d’actions se passent sur le terrain, il suffit de les documenter, de les amplifier, pour faire en sorte qu’elles transitent de la marge au centre. Mettons en récit ces initiatives, sachons les raconter, et montrons justement qu’il y a des alternatives qui existent face aux récits dominants.

Culture low cost, Arnaud Idelon, Éditions Divergences, 150 pages, 16 euros

 

 

 

  

Tag(s) : #Culture
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