La multiplication des PSE profite aux professionnels des restructurations, cabinets de reclassement en tête, qui empochent des millions d’euros, pour une efficacité contestée. Enquête sur ce business florissant.
le 11 février 2025
Ces professionnels ne connaissent pas la crise. Ou, plus exactement, ils ne la connaissent que trop bien : en ces temps de fermetures de site, où les « plans de sauvegarde de l’emploi » (PSE) pleuvent en rafale (141 procédures ont été validées au troisième trimestre 2024), les cabinets d’experts en restructuration tournent à plein régime. Un petit monde opaque, où les langues ne se délient pas facilement, auquel on reproche souvent de s’épanouir dans le marasme économique.
On y croise des avocats spécialisés dans la rédaction des PSE, chargés par les directions des grands groupes de « sécuriser » des fermetures de site pour leur épargner de longues procédures judiciaires. Mais aussi des cabinets de reclassement, mandatés par les boîtes pour permettre aux travailleurs éjectés de « rebondir » dans un autre métier ou une formation. Le tout à des tarifs enviables.
Plusieurs centaines de milliers d’euros en s’occupant d’un gros PSE
« Ces gens-là s’enrichissent sur notre dos, tranche un syndicaliste de l’automobile qui a vécu plusieurs fermetures d’usine. Quand les salariés qui se font virer voient passer les rémunérations des consultants, cela ne fait qu’augmenter leur colère… » Un cabinet d’avocats spécialisés peut espérer toucher plusieurs centaines de milliers d’euros en s’occupant d’un gros PSE. Mais ceux qui se taillent la part du lion sont généralement les cabinets de reclassement, emmenés par plusieurs poids lourds comme LHH (filiale de la multinationale suisse de l’intérim Adecco), Alixio Group ou Oasys.
Les tarifs pratiqués sont confidentiels, mais un coin du voile se lève parfois. Le géant des centres d’appels Teleperformance s’apprête à se débarrasser de quelque 600 salariés dans le cadre d’un plan de départs volontaires (PDV). C’est le cabinet LHH qui a décroché le contrat des reclassements. Ce dernier nous assure que dans ce type de dossier sa rémunération est comprise entre 3 et 4 % de la totalité de la somme prévue par l’entreprise pour financer son PDV. Soit, pour le cas de Teleperformance, selon nos calculs, un chèque d’environ 1,6 million d’euros.
En moyenne, les cabinets de reclassement facturent entre 2 000 et 5 000 euros par salarié accompagné. « Lors de très gros plans sociaux, comme on en voit en ce moment, les sommes en jeu sont très confortables, sourit un expert en restructuration. Et, s’il y a bien un secteur qui s’est révélé lucratif depuis deux ans, c’est celui de la grande distribution. » Selon nos informations, le cabinet qui « accompagne » actuellement les quelque 2 900 salariés de Casino qui vont perdre leur emploi aurait facturé 2 250 euros par travailleur. Soit un joli chèque théorique d’environ 6,5 millions d’euros à l’arrivée…
« Sur le principe, je n’ai rien contre le fait que les employeurs paient pour compenser les effets des restructurations sur l’emploi, reprend notre expert. Mais ces sommes ne pourraient-elles pas être utilisées autrement ? Par exemple, en abondant les indemnités de départ des salariés ? D’autant que l’efficacité réelle des cellules de reclassement se pose. »
« Il ne faut pas trop en attendre »
Nous avons interrogé plusieurs salariés qui avaient eu affaire à des cabinets de reclassement au cours des dernières années. « Honnêtement, mon sentiment est très mitigé, souffle un ancien employé mis à la porte par une grosse boîte de logistique en septembre 2024. Le conseiller qui me suivait ne bossait même pas à temps plein : le reste de la semaine, il était prof d’économie dans le Loiret ! À l’arrivée, c’est moi qui ai trouvé ma formation de développeur web. Je ne veux pas généraliser, mais ma propre expérience a tourné court. »
« Il ne faut surtout pas compter sur un cabinet de reclassement pour vous trouver du boulot, assène de son côté Thierry Siwik, ex-salarié et syndicaliste CGT de Camaïeu, frappé par une énorme restructuration en 2022. Je savais ce que je voulais faire – une reconversion de sophrologue. Mon conseiller m’a surtout proposé des formations pour refaire mon CV et utiliser les outils informatiques de recherche d’emploi. »
Jean-Luc Butez, un ancien de Cargill (producteur de produits alimentaires) et ex-élu cégétiste, parti dans la charrette du plan « social » de 2020, se souvient surtout que sa conseillère lui demandait régulièrement « comment il se sentait ». « Pour le reste, il ne faut pas trop en attendre, complète-t-il. Ils viennent avec de jolis graphiques et de belles paroles, vous promettent des entretiens poussés et des tablettes pour communiquer avec eux. Mais, en pratique, ils acceptent tellement de dossiers qu’ils ne peuvent pas se consacrer pleinement à chacun d’entre eux. »
En réalité, ces polémiques sont aussi vieilles que le marché du reclassement. Créées dans les années 1980 par de grandes entreprises en direction de leurs salariés, les cellules de reclassement sont montées en puissance dans les années 1990, en raison des obligations pesant sur les directions d’entreprise de recaser leurs salariés licenciés. Ou, tout au moins, d’essayer. Toutes les boîtes de plus de 1 000 salariés doivent proposer un congé de reclassement en cas de licenciement économique, avec accompagnement par un cabinet ad hoc.
Pas de chiffres nationaux
« Si les cellules constituent, pour les salariés concernés, un outil essentiel en termes d’accompagnement humain et psychologique, leur efficacité́ est souvent jugée peu satisfaisante sur le plan du retour à l’emploi, en particulier l’emploi durable », écrivait le Conseil économique, social et environnemental (Cese) dans un rapport dès 2010. Selon les chiffres cités alors par les auteurs, 60 % des salariés passés par des cellules de reclassement conventionnées (une faible proportion de l’ensemble des cellules) se trouvaient en emploi deux ans plus tard, mais 30 % seulement en CDI.
Quinze ans plus tard, il manque toujours des chiffres nationaux. « Il y a dix ans, à l’époque où je m’occupais des questions d’emploi à la CGT, je me bagarrais pour qu’on crée un observatoire des cellules de reclassement, se souvient Mourad Rabhi, ancien secrétaire général de la fédération textile de la CGT. Mais personne ne voulait en entendre parler : les patrons du secteur ne veulent pas qu’on s’intéresse à leur échec. »
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Le cabinet LHH nous assure que son taux de reclassement moyen atteint 91 %. Mais, dans le détail, sur 100 salariés licenciés suivis par le cabinet, 45 seulement retrouvent un emploi à l’issue de la procédure de reclassement, dont 76 % en CDI. Les autres se retrouvent en formation, créent des entreprises ou montent des projets personnels. « Il ne faut pas se leurrer, les cabinets de reclassement sont surtout là pour montrer au public et aux responsables politiques que les boîtes qui ferment un site font les choses bien, estime Mourad Rabhi. On sait très bien que ce ne sont pas ces cabinets qui vont résoudre à eux seuls les problèmes structurels du marché du travail : bassins d’emploi sinistrés, difficultés de mobilité des salariés, etc. »
Jean-Luc Butez en sait quelque chose. Mis à la porte de Cargill avec environ 180 de ses collègues en 2020, l’ancien opérateur de production se retrouve toujours sans emploi, à 55 ans. « J’habite à Wingles, dans le Pas-de-Calais, explique-t-il. Ici, il y a des fermetures d’usine partout. Pour retrouver un boulot, il faut accepter des salaires de misère, se reconvertir ou quitter la région. »
Mais la mobilité, ce mantra à la mode agité par les gouvernements (et les plaquettes de présentation des cabinets de reclassement), reste un vain mot lorsqu’on doit rembourser le crédit de sa maison et aider, comme Jean-Luc, son enfant resté sur le carreau. « Avec mes 2 000 euros de chômage, je dois aider mon fils de 26 ans, lui aussi licencié de Cargill », raconte-t-il. Combien de salariés de son entreprise ont réussi à retrouver un travail grâce au cabinet de reclassement ? Jean-Luc l’ignore, mais assure que la statistique ne doit pas être mirobolante.
« C’est un peu le problème dans tous les PSE, soupire Mourad Rabhi. Les boîtes mettent le paquet au moment de l’annonce de la restructuration, entre les cabinets de restructuration, de revitalisation des territoires, etc. Mais dès que la lumière des projecteurs s’éteint et que l’actualité est passée tout le monde se fiche du sort des salariés licenciés. »
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