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Avalanche d’intox sur les retraites

Communication Alors que se profile la mobilisation de jeudi contre le projet gouvernemental, les macronistes s’acharnent à maquiller en progrès les reculs sociaux, sans succès pour l’instant. Passage en revue des pires contrevérités.

Publié le
Mercredi 18 Janvier 2023
 
Jacques Witt/POOL/REA
 

C’est à vous dégoûter de la communication politique. Les ministres ont beau se relayer sur les plateaux de télévision, réciter sans faillir leurs éléments de langage, les électeurs ne veulent rien entendre. Seuls 29 % des Français soutiennent le recul de l’âge légal à 64 ans, selon un sondage Ifop publié ce lundi. Depuis plusieurs mois, et plus encore depuis les annonces du 10 janvier, les ministres ont pourtant puisé avec méthode dans le petit bréviaire de propagande à l’usage des gouvernements libéraux. Règle numéro un : noircir le tableau pour faire passer la réforme comme inévitable. Règle numéro deux : présenter la moindre concession comme un progrès social majeur. Règle numéro trois : renvoyer les opposants dans le camp des idéalistes irresponsables.

Budget « L’urgence de préserver le régime »

La première ministre a ouvert le bal, lors de la présentation de la réforme, le 10 janvier. « C’est pour le préserver que nous devons faire évoluer le système de retraite ! » martèle Élisabeth Borne, estimant que « laisser accumuler les déficits serait irresponsable ». Dans la foulée, le ministre de l’Économie en ajoute une couche : « Ce régime accusera 13,5 milliards d’euros de déficit en 2030, assure-t-il. C’est un problème grave. » Rapporté au PIB, le trou tant redouté paraît bien plus supportable. Selon le Conseil d’orientation des retraites (COR), le déficit du régime oscillerait entre 0,5 et 0,8 point de PIB seulement, jusqu’en 2032 (1). Et le COR de préciser que ces projections « ne valident pas le bien-fondé des discours qui mettent en avant l’idée d’une dynamique non contrôlée des dépenses de retraite ».

En réalité, la vraie justification de la réforme est à rechercher dans le pacte de stabilité de juillet 2022, transmis par le gouvernement à la Commission européenne en gage de sérieux budgétaire. « Sur la période 2023-2027, le gouvernement s’est fixé pour objectif le retour à des comptes publics normalisés une fois la crise sanitaire passée, précise le document. Le déficit public reviendrait sous le seuil de 3 % (de PIB) à l’horizon 2027. » Mais il n’est pas question de réduire la voilure partout, complète le texte : plusieurs mesures seront maintenues, à commencer par la suppression dès 2023 de la CVAE (cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises), réclamée par le patronat en dépit de son coût pour les finances publiques (4,3 milliards d’euros en moins pour les caisses de l’État cette année). « Ces différentes mesures pourront être mises en œuvre (…) via une maîtrise de la dépense publique sur tous les secteurs, explique le document. Une réforme des retraites (…) contribuera notamment à cet objectif. » Il faut donc faire financer par le plus grand nombre les baisses d’impôts consenties aux entreprises.

Inégalités « Un projet essentiel  pour les femmes »

En évoquant le maintien de l’âge du taux plein automatique à 67 ans, la première ministre a salué « un geste essentiel (…), et je pense ici particulièrement aux femmes ». Précisons pour commencer que, dans le système actuel, les salariés qui attendent 67 ans pour partir à la retraite bénéficient d’une pension sans décote, même s’il leur manque des trimestres. En moyenne, les femmes sont deux fois plus nombreuses que les hommes à se retrouver dans cette situation (19 % des femmes de la génération 1950, contre 10 % des hommes), en raison de parcours plus accidentés – arrêts de carrière pour élever des enfants, etc. Élisabeth Borne présente comme un progrès ce qui relève en réalité du statu quo : de nombreuses femmes devront toujours patienter 67 ans avant de pouvoir souffler. « Il est inacceptable de présenter cette mesure comme favorable aux femmes, cingle l’économiste Rachel Silvera, maîtresse de conférences à l’université Paris-Nanterre. Si elles sont aussi nombreuses à attendre 67 ans pour partir, ce n’est pas seulement parce qu’elles ont un métier passionnant ! Il faudrait supprimer la décote, plutôt que de maintenir un système inégalitaire, qui se trouve au cœur d’inégalités croisées – de classe et de genre. »

La première ministre a également annoncé la possibilité pour les femmes bénéficiant du dispositif « carrière longue » (personnes ayant commencé à travailler très tôt) de comptabiliser des trimestres supplémentaires au titre du congé parental, pour partir plus tôt à la retraite. Mais il y a un sacré hic : cela ne devrait concerner que… 3 000 femmes chaque année. Soit moins de 1 % des femmes partant en retraite tous les ans ! Au-delà de ces éléments, le projet gouvernemental ne contient aucune mesure permettant de lutter réellement contre les inégalités de genre en matière de retraite. Fin 2019, indique l’Insee, les femmes perçoivent en moyenne 1 272 euros de pension, soit 24 % de moins que les hommes.

Justice « Garantir à tous les retraités une pension décente »

C’est « la » mesure sociale la plus emblématique… et aussi la plus floue. Selon le gouvernement, « avec la réforme, la pension de retraite pour une carrière complètement cotisée au Smic ne pourra être inférieure à 85 % du Smic net, soit environ 1 200 euros brut par mois ». Au-delà de l’affichage, cette mesure pose deux problèmes. D’abord, la cible. Signe d’ouverture en direction de la droite, les 1 200 euros ne seront pas réservés aux futurs retraités, comme prévu, mais bénéficieront également aux actuels. L’avancée est réelle, mais extrêmement limitée : près de 70 % des personnes vivant avec moins de 1 000 euros de pension, soit le cœur de cible gouvernemental, ont des carrières incomplètes. Sur les 5,7 millions de retraités pauvres, seuls 2 millions auraient droit à une revalorisation, selon les calculs de l’exécutif.

Autre problème de la mesure, son financement. Selon le gouvernement, la revalorisation coûterait environ 1 milliard d’euros, mais les cabinets ministériels avouent benoîtement que le plan de financement n’est pas encore bouclé. L’exécutif veut jouer au bonneteau : les employeurs verraient leur taux de cotisations vieillesse augmenter de 0,1 %, ce qui rapporterait 800 millions d’euros supplémentaires à l’État, à horizon 2027. Mais comme il n’est pas question de les mettre à contribution, leur taux de cotisation à la branche AT-MP (accidents du travail-maladie professionnelle) baisserait d’autant. Priver les caisses de cette branche de la Sécurité sociale de 800 millions d’euros par an envoie un curieux signal, pour une réforme qui vise justement à mieux tenir compte de la pénibilité. « Siphonner cette branche est une catastrophe, confirme Régis Mezzasalma, conseiller confédéral CGT en charge des retraites. L’exécutif se retranche derrière le fait que cette caisse est excédentaire, mais c’est tout sauf une bonne nouvelle : ces excédents proviennent essentiellement de la sous-déclaration des accidents du travail. »

La branche AT-MP est gérée par les syndicats et le patronat. Éric Gautron, secrétaire confédéral FO qui participe aux négociations de la branche, dénonce « un véritable scandale » : « C’est l’étatisation de la Sécu qui continue, puisque l’exécutif va piocher à sa guise et sans aucune concertation dans une caisse gérée de façon paritaire. Ensuite, cet argent va nous manquer : chaque année, nous aurons 800 millions d’euros en moins pour faire de la prévention. »

Emploi « Redonner toute leur place aux seniors »

Le gouvernement jure qu’il veut prendre à bras-le-corps le problème du chômage des seniors – selon l’OCDE, le taux d’emploi des 55-64 ans atteint 56,8 % en France, contre 62,6 % pour la zone euro. Pis, la moitié des salariés ne sont plus dans l’emploi quand ils prennent leur retraite. Les employeurs ont souvent tendance à se débarrasser des quinquas (ou à les placardiser), considérés comme trop coûteux et plus assez malléables. « Les freins à l’embauche et au retour en emploi des seniors doivent être levés ! » tonne Matignon. Pourtant, le principal dispositif prévu par la réforme est la création d’un index que rempliraient les entreprises, afin de valoriser les bons élèves et de stigmatiser les autres. Précision de taille : les seules sanctions prévues concerneront les entreprises qui refuseraient de publier les indicateurs… et non celles qui maquilleraient leurs chiffres ou qui se débarrasseraient de leurs seniors.

Travail « Mieux prendre en compte la pénibilité »

Un « projet de justice qui protège de l’usure professionnelle », dixit Matignon. Pas si sûr… L’exécutif dit vouloir améliorer le compte pénibilité (ou C2P), outil lancé en 2014 qui ouvre la possibilité à des salariés de partir plus tôt à la retraite, à condition qu’ils aient accumulé suffisamment de points, attribués en fonction de leur exposition à différents facteurs de pénibilité (travail de nuit, répétitif, etc.). Ce dispositif a été torpillé sous le premier quinquennat d’Emmanuel Macron, qui a supprimé quatre critères sur les dix prévus (agents chimiques dangereux, manutention de charges, postures pénibles et vibrations). Au lieu de les réintroduire, l’exécutif propose d’abaisser les seuils d’exposition au travail de nuit et au travail en équipes successives alternantes. Objectif : permettre à 60 000 salariés supplémentaires de bénéficier du compte tous les ans. Même si cela constitue un progrès pour les salariés concernés, le chiffre paraît dérisoire au regard du nombre de travailleurs exposés à de la pénibilité. Selon la Dares, quelque 2,9 millions de salariés étaient soumis à l’une des pénibilités potentiellement reconnues par le compte pénibilité en 2017. Mais seulement 1,9 million bénéficie du C2P… Et encore, ces chiffres ne représentent que la partie émergée de l’iceberg. À titre d’exemple, 86 % des salariés déclarent souffrir de troubles musculo-squelettiques (TMS), selon une étude Ifop réalisée en décembre 2022.

Démocratie « Une réforme menée dans la concertation »

Cette réforme, « nous l’avons améliorée sur plusieurs points grâce à cette concertation importante », prétend le ministre du Travail, Olivier Dussopt. Il est bien le seul, pourtant, à y croire. Des concertations ont été menées avec syndicats et patronat à l’automne, mais les avancées sont tellement maigres que l’exécutif se retrouve confronté à une intersyndicale inédite depuis 2010. « Nous ne sommes pas tout à fait sur la même planète ! » lançait le président de la CFE-CGC, François Hommeril, dépité, à la sortie d’un énième cycle de discussions, le 3 janvier. En décembre, déjà, le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, dénonçait une « concertation pipeau ».

(1) Un point de PIB = 1 % de PIB, soit environ 25 milliards d’euros pour l’année 2021.
Tag(s) : #Retraites
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