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Les vraies raisons de la récession qui vient

Face à une inflation galopante issue, pour l’essentiel, de la financiarisation à outrance de la période Covid, la Réserve fédérale états-unienne et la BCE mènent le bal de l’été meurtrier de la hausse des taux d’intérêt.

Publié le
Mercredi 20 Juillet 2022
Des craintes pour l’activité et l’emploi se font jour des deux côtés de l’Atlantique.
Des craintes pour l’activité et l’emploi se font jour des deux côtés de l’Atlantique.
Philippe Turpin / Photononstop
 

La Réserve fédérale états-unienne (Fed) et la Banque centrale européenne (BCE) enclenchent des politiques monétaires restrictives sous couvert de faire face aux flambées de l’inflation. Des craintes pour l’activité et l’emploi se font jour, pourtant, au même moment, des deux côtés de l’Atlantique. Pas de quoi les dissuader d’inoculer le poison de l’austérité. Et pourtant, dans plusieurs secteurs, des licenciements sont programmés. Y compris dans une multinationale phare comme Tesla. Le fabricant de véhicules électriques a annoncé qu’il allait tailler dans 10 % de sa main-d’œuvre salariée dans les trois prochains mois, tout en augmentant le nombre d’intérimaires.

1. L’inflation, métastase de la financiarisation

L’inflation vole de record en record dans l’ensemble du monde occidental : + 9,1 % aux États-Unis, + 8,6 dans la zone euro et + 9,3 % au Royaume-Uni. Cette flambée des prix devait être « provisoire », assura longtemps Christine Lagarde, la présidente de la Banque centrale européenne, avant de se rendre à l’évidence. Nombre d’analystes dissertèrent sur les « goulots d’étranglement et la raréfaction de l’offre » attachés « transitoirement » à la période de reprise post-Covid. Sans jamais vraiment décrypter les raisons des sous-investissements à l’origine de ces pénuries. Sans s’inquiéter d’une financiarisation qui a connu un développement exponentiel durant les années de pandémie.

Dans la période, le capital a enflé jusqu’à afficher une obésité monstrueuse inégalée, incarnée par quelques dizaines d’oligarques multimilliardaires de la planète capitaliste (lire notre édition du 22 mai à propos de l’étude de l’ONG Oxfam sur l’explosion des inégalités). Des politiques publiques destinées à combattre «  quoi qu’il en coûte » – selon l’expression du président Emmanuel Macron – les conséquences économiques des confinements ont nourri cette énorme boursouflure financière qui a commencé aujourd’hui à éclater. Comme le signalent, entre autres, le krach des bitcoins ou les reculs spectaculaires enregistrés sur les marchés boursiers depuis le début de cette année 2022.

Le flot d’argent gratuit obtenu par création monétaire – la planche à billets des instituts d’émission – n’a jamais vraiment servi à une stimulation salutaire de l’activité, tant il fut distribué le plus souvent sans condition et donc détourné vers les opérations les plus spéculatives. Des investissements essentiels dans des infrastructures ou des produits de base n’ont pas été suffisamment honorés. Sans même parler de ceux qui auraient dû être consacrés aux services publics, à la formation, à la santé, à la recherche ou à la lutte contre le réchauffement climatique.

 

2. Pourquoi l’Europe est-elle si fragilisée ?

Le changement de la donne économique né de la guerre et de l’agression de Poutine sur l’Ukraine a aggravé, pour l’Europe, les risques de récession qui planent déjà sur l’ensemble du monde occidental sous l’effet de l’inflation financière. Les tensions sur les prix de l’énergie liées à une raréfaction des livraisons de gaz naturel russe, voire à leur interruption pèsent très lourd. Plus de 50 % de la consommation d’énergie de l’Allemagne en dépendent. Et les actuelles opérations de maintenance du gazoduc Nord Stream 1, qui se sont traduites par une coupure du gaz destiné aux tuyaux de la première économie de la zone euro, soulèvent beaucoup d’inquiétudes en ce moment même outre-Rhin.

Rien ne laisse penser que Gazprom ne remettra pas l’installation en marche. Toutefois, s’il devait, sans même l’arrêter, réduire le flux de gaz, l’impact sur un secteur industriel allemand très dense et gros consommateur d’énergie pourrait être considérable. La fédération patronale de l’industrie (BDI) évoque un «  scénario noir, avec de potentielles fermetures de sites ». Soit une situation qui ne manquerait pas de faire plonger l’Allemagne dans le rouge. Et cela d’autant plus vite que la croissance n’a cessé de ralentir outre-Rhin, ces derniers mois, le pays frisant même une entrée technique en ­récession (deux trimestres consécutifs de croissance négative) à la fin du mois de mars.

 

 

On imagine les conséquences d’une panne de grande ampleur de la première économie de la zone euro sur toute l’Europe, dont les prévisions sont déjà revues à la baisse à intervalles de plus en plus rapprochés. L’alerte est prise au sérieux. Au point qu’Andrea Enria, le responsable de la supervision bancaire à la BCE, conseille désormais aux banques d’intégrer dans leurs prévisions « un scénario noir » de baisse sensible de l’activité dans la zone euro.

 

3. Hausse des taux : arme contre les citoyens

La Réserve fédérale (Fed), la banque centrale états-unienne, a relevé ses taux de manière très agressive depuis le mois de mars. Elles les a portés, eux qui étaient encore nuls au début de l’année, à 1,75 % et s’apprêterait à effectuer une nouvelle hausse de 1 % fin juillet, ce qui constituerait le resserrement le plus brutal opéré par l’institut d’émission depuis 1994. Priorité est donnée, justifie Jerome Powell, le banquier central états-unien, à la lutte contre l’inflation, qui se rapprochait des 10 % en rythme annuel, en juin. Après des années d’une politique du crédit expansive, au diapason des autres grands instituts d’émission, la Fed opère ainsi un spectaculaire tête-à-queue.

Le tour de vis monétaire est l’outil standard des institutions financières pour enrayer une flambée des prix qui ronge la valeur des placements du capital. Après l’avoir submergé d’argent facile autorisant son expansion financière, il s’agit désormais d’empêcher que l’inflation ne provoque une dévalorisation par trop importante de ses avoirs. Présentée comme seul moyen de juguler la hausse des prix, la méthode consiste à faire payer, selon une logique de classe éprouvée, les exubérances spéculatives passées aux travailleurs et aux citoyens ordinaires, en barrant la route à l’augmentation des salaires ou (et) des dépenses publiques. La manœuvre n’est pas sans risques. Car, augmenter le loyer de l’argent pourrait freiner l’activité et accélérer encore le début de retournement de conjoncture provoqué par l’explosion des bulles spéculatives qui se sont accumulées, ces dernières ­années, singulièrement aux États-Unis sur les cryptomonnaies, la high-tech ou ­l’immobilier. Dilemme : à trop serrer la vis, la Fed pourrait précipiter sa propre économie dans la récession. Pour l’heure, Washington maintient le cap de la révision drastique de sa politique monétaire. Persuadé que sa position impériale, assise sur les privilèges du dollar, monnaie commune mondiale de fait, lui permettra de transférer sur les puissances occidentales « alliées » et sur les pays émergents les effets les plus négatifs de la hausse des taux et celle corrélée de la devise états-unienne. L’Argentine, le Brésil, l’Indonésie ou encore l’Afrique du Sud payent déjà au prix fort la remontée du billet vert par des niveaux d’inflation très élevés, comme en Turquie (60 % de hausse annuelle des prix), ou (et) par l’entrée dans des programmes de super austérité appuyés sur des taux d’intérêt à deux chiffres.

L’Europe n’en est pas encore là, mais elle en prend le chemin. Car elle est prise, elle aussi, à la gorge. Confrontée à une inflation élevée et à la chute de l’euro face à la devise états-unienne, elle s’apprête à engager à son tour un retournement de sa politique monétaire en entamant, ce jeudi 21 juillet, comme la Fed, une série de hausses de ses taux d’intérêt pour enclencher l’austérité contre les travailleurs européens.

Pour éviter la récession, le maintien d’une politique expansive de la BCE paraît incontournable. « Mais à condition d’enclencher une sélectivité dans l’attribution de ces crédits gratuits », soulignent les économistes du Parti communiste français. Il s’agirait de financer au meilleur compte les biens communs, l’activité utile et non plus les poids lourds des Bourses. Aux premiers serait réservé l’accès aux moyens de financer des investissements riches en emploi, en formation, pour les services publics ou la lutte contre le réchauffement climatique. On pourrait y parvenir, sans même devoir attendre une hypothétique révision des traités européens, grâce à la création d’un fonds européen ad hoc solidaire, refinancé par la Banque centrale.

 

Tag(s) : #Economie
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