Voilà donc pour l’instant une guerre que tout le monde perd, hormis les États-Unis, et qui promet de durer. Poutine ne prendra pas l’Ukraine, et il ne réinventera pas l’URSS. Mais il s’emploie à faire payer le prix de son échec.

 

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Ce n’est pas une guerre mondiale, mais c’est déjà une guerre mondialisée. Certes, et fort heureusement, les Marines américains ne sont pas dans le Donbass, les B-52 ne survolent pas Moscou, et Paris ne brûle pas. Mais la guerre d’Ukraine est en passe d’impliquer la terre entière. Les pays du Sud, l’Égypte, le Maghreb, l’Afrique subsaharienne, le Moyen-Orient, et d’autres demain, risquent d’être affamés tandis que le blocus russe empêche les céréales qui leur étaient destinées de quitter le port d’Odessa. En Europe même, l’inflation frappe déjà les plus démunis. C’est une donnée que les Occidentaux n’avaient pas anticipée. Sans doute croyaient-ils que leurs sanctions agiraient plus vite. Ce malheur mondialisé vient s’ajouter au martyre de la population ukrainienne. Nul n’en mesure encore les conséquences sociales et politiques. Mais ce qui apparaît déjà certain, c’est que les pays du Sud tiennent les sanctions occidentales pour responsables, plus que l’agression russe elle-même. Des sentiments anticoloniaux font leur œuvre. On peut le regretter, mais c’est ainsi.

C’est l’occasion ici de dire un mot de « notre » propagande. Elle n’a pas la vulgarité ni la grossièreté abjecte de celle de Poutine qui voit des nazis partout sauf chez lui, et qui vient de transformer un journaliste de BFM en « mercenaire » livreur d’armes pour justifier son assassinat. Mais c’est un fait que le discours occidental n’est pas toujours un juste reflet de la réalité. Loin s’en faut. Il vient d’outre-Atlantique et nous a illusionnés sur la possibilité d’une victoire ukrainienne. On en revient peu à peu.
En dépit de tout, la puissance dévastatrice de la machine de guerre russe accomplit lentement son œuvre.

L’optimisme forcé de la Maison Blanche était surtout l’expression du volontarisme de Joe Biden qui rêve de pousser définitivement le dictateur russe hors de l’histoire. Nous voulons bien partager ce rêve avec lui, encore faudrait-il que cela n’entraîne pas le reste du monde dans la faillite. Il est vrai que cette interprétation a été confortée sur le terrain par la résistance héroïque des Ukrainiens, et par la faiblesse relative de l’armée russe. Celle-ci souffre d’un mal terrible, inhérent à la dictature : le mensonge. Ses soldats ne savent pas qui ils combattent, ni pourquoi.
Ce mensonge qui interdit à Poutine de déclarer la mobilisation générale parce qu’elle serait l’aveu de son échec. D’où une guerre d’artillerie de destruction totale. Hier Marioupol, aujourd’hui Sievierodonetsk. L’armée russe ne se hasarde que dans des villes anéanties, pour y piller et y violer. Aujourd’hui, le temps joue tragiquement contre de pauvres gens, innocents de tout ; et à des degrés divers, contre les peuples du monde entier. Seuls les États-Unis, à l’abri du conflit armé, et avides d’exporter leur gaz de schiste et leur blé, en tirent profit. Pris dans ce piège, les Européens hésitent. Faut-il tout miser sur l’affrontement, ou garder le contact avec Poutine ? Cette seconde option est celle de la France. Reconnaissons-lui le mérite de se tenir un peu à distance de la diplomatie états-unienne. Ce 29 mai encore, Emmanuel Macron et Olaf Scholz ont plaidé auprès de Poutine la levée du blocus du port d’Odessa où pourrissent quelque vingt millions de tonnes de céréales.
Peu de chances qu’ils soient entendus. Mais, faute de résultats immédiats, ce canal de discussion est au moins possiblement un investissement pour l’avenir. Même si, pour l’instant, il n’a d’autre effet que d’irriter Volodymyr Zelensky.

Mais que donner en échange au dictateur ? Qui pourrait s’autoriser à céder des bouts d’Ukraine à Poutine ? Certes, le discours français assurant que l’Ukraine n’entrera pas dans l’Union européenne avant vingt ou trente ans apparaît comme une concession. Le président russe veut évidemment beaucoup plus. Si l’on se refuse à envisager l’alternative d’une guerre totale, il reste l’embargo sur les exportations de pétrole russe. Lesquelles ont financé la guerre de Poutine à hauteur de 21 milliards de dollars depuis le début de l’invasion. Le Conseil européen du lundi 30 mai en a adopté le principe en accordant une dérogation à Viktor Orbán, l’autocrate hongrois, ami de Poutine, qui ne voulait pas en entendre parler. Le pipeline Droujba, qui approvisionne la Hongrie, la Slovaquie et la République tchèque, restera donc en service. Mais les missiles qui détruisent et qui tuent vont plus vite que les sanctions économiques. Voilà donc pour l’instant une guerre que tout le monde perd, hormis les États-Unis, et qui promet de durer. Poutine ne prendra pas l’Ukraine, et il ne réinventera pas l’URSS. Mais il s’emploie à faire payer le prix de son échec. Pour la gauche, les leçons de cette guerre sont déjà considérables. Les plus réticents ont fini par intégrer que l’impérialisme russe existe bien, et qu’il constitue une terrible menace pour la paix du monde. Le conflit devrait aussi en toute logique faire progresser la transition écologique, hâter la recherche d’indépendance et de sobriété énergétique, et la prise de conscience de la menace nucléaire, qu’elle soit militaire ou civile. En revanche, une autre leçon est difficilement audible dans l’instant : la sortie de l’Otan. Elle reste pourtant une nécessité historique si l’Europe veut être autre chose qu’une succursale américaine.