Le parc d’attractions vendéen créé par Philippe de Villiers exalte les valeurs traditionnelles du passé avant les dérives d’une modernité corruptrice. Dans un discours nationaliste qui résonne avec celui de certains politiques.

 

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L’Histoire n’attend que vous. » Sur ces grandes affiches visibles un peu partout en France, le Puy du Fou propose un véritable rendez-vous avec l’histoire à ses futurs visiteurs et visiteuses. Fondé en 1977, le célèbre parc d’attractions vendéen attire plusieurs centaines de milliers de touristes, un succès qui lui permet de voir grand : un parc en Espagne, bientôt un autre en Chine, un film à gros budget prévu pour l’automne, etc.

Titillés par ce slogan, nous avons décidé d’aller y voir de plus près. Nous, c’est-à-dire des historiens et historiennes, chacun spécialiste d’une période donnée, de la République romaine aux luttes sociales du XIXe siècle en passant par le Moyen Âge féodal et la Révolution française, et travaillant tous, qui plus est, sur la manière dont cette période est réinventée, réimaginée, réappropriée à notre époque. Nous avons donc visité le parc pendant trois jours : vu tous les spectacles, visité les hôtels, étudié les objets proposés à la vente dans les boutiques, scruté les menus des restaurants. Bref, nous avons appliqué les règles de la méthode historique, en croisant les sources pour mieux analyser, avec esprit critique, ce qui se dit et se donne à voir au Puy du Fou.

 

Le verdict est sans appel. Si les mises en scène sont techniquement magnifiques, force est de constater que l’histoire y est bien malmenée. En effet, les spectacles ou les livrets pédagogiques multiplient les anachronismes, les approximations, les clichés, voire les erreurs grossières – ainsi apprend-on, par exemple, que la Gaule a été conquise par « l’empereur » Jules César… Le parc ne se gêne jamais pour tricher sur les dates ou inventer une source (« l’anneau de Jeanne d’Arc »). Quand on sait que des dizaines de classes viennent chaque année le visiter, on peut légitimement froncer les sourcils, tant le faux règne au Puy du Fou.

 

Bien plus, le discours qui sous-tend les spectacles est, tout simplement, une propagande politique soigneusement orchestrée. Nous nous attendions bien sûr à un discours contre-révolutionnaire, noircissant à outrance la Révolution française, notamment en reprenant sans nuance la thèse d’un « génocide vendéen » pourtant largement rejetée par les spécialistes de la période. Mais le message politique est en réalité bien plus large. D’un spectacle à l’autre, des jeux du cirque romains au tournoi médiéval, de l’expédition de La Pérouse aux tranchées de Verdun, les mêmes mots reviennent, les mêmes dispositifs narratifs, les mêmes messages : manière efficace, car insidieuse, d’enfoncer le clou. Il s’agit en effet d’un discours réactionnaire, exaltant systématiquement les « valeurs » traditionnelles et faisant l’éloge d’un passé fantasmé, vu comme un temps plus heureux, plus simple, plus « vrai », avant les dérives d’une modernité corruptrice. Il s’agit d’un discours nationaliste, centré sur la grandeur de « la France », une France qu’il faut servir fidèlement, pour laquelle il fait bon mourir, une France qui est présentée comme ayant toujours existé, et tant pis pour l’anachronisme : dans le spectacle Le Signe du triomphe, qui se déroule au IIIe siècle après J.-C., les spectateurs sont invités à scander un fort peu subtil « nous sommes tous des coqs gaulois ! ». Il s’agit d’un discours qui fait l’éloge du catholicisme, présenté comme le ciment de l’identité nationale, et de la royauté, présentée comme la seule garante de la paix sociale et politique. Il s’agit, enfin, d’un discours profondément xénophobe, qui fait systématiquement de l’étranger un ennemi : vêtu de noir et rouge, il vient pour « nous » massacrer, « nous », les gentils Français vêtus de bleu et blanc.

Ce discours ne se contente pas de reprendre les vieux poncifs et les grandes figures du roman national du XIXe siècle : ses échos politiques contemporains sont évidents et sont du reste explicités par le rôle que joue Philippe de Villiers – fondateur du parc et seul auteur des textes des spectacles – dans la campagne d’Éric Zemmour. Le parc participe ainsi d’une véritable bataille culturelle livrée par la droite extrême, appuyée sur une réécriture permanente de l’histoire, entre déni des progrès qui l’effraient et nostalgie d’un passé qui n’a jamais existé.

Par Florian Besson, Pauline Ducret et Guillaume Lancereau Auteurs et autrice avec Mathilde Larrère du Puy du Faux, Les Arènes.