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Roland Gori « Le pouvoir libéral autoritaire s’appuie sur la société de contrôle »
Vendredi 14 Janvier 2022

Dans la Fabrique de nos servitudes, le psychanalyste, initiateur de l’Appel des appels en 2009, montre comment l’information est devenue le moyen privilégié de contrôle et de domination grâce à « la colonisation de nos esprits et de nos mœurs ».

 

Dans la Fabrique de nos servitudes (1), vous faites de nombreuses références à vos livres antérieurs. Pouvez-vous situer votre ouvrage dans le contexte de votre travail théorique général ?

Roland Gori Après des recherches cliniques et psychanalytiques sur le statut et la fonction de la parole et du langage, sur la logique des passions et sur l’épistémologie de la psychanalyse, je me suis consacré ces douze dernières années à analyser les conditions sociales de production des discours idéologiques, des pratiques thérapeutiques et scientifiques. Plus particulièrement, j’ai montré comment, selon l’expression de Michel Foucault, avant d’être des corpus théoriques et thérapeutiques, la psychologie et la psychiatrie étaient des faits de civilisation. Dans ce nouveau livre, j’analyse les fabriques contemporaines de servitude par lesquelles les individus et les populations sont mis en esclavage au nom de l’efficacité technique, de l’illusion d’un bonheur procuré par l’intelligence artificielle et la société de consommation et du spectacle. La lecture numérique du monde ne saurait être approchée seulement comme une violence symbolique, elle constitue une spiritualité politique de la connaissance qui bouleverse le monde. Cette spiritualité numérique est au cœur des développements de la science et de l’économie marchande, qui, dans la modernité, marchent main dans la main. Ce compagnonnage entre les sciences quantitatives et les affaires s’est considérablement renforcé depuis le XVIIe siècle. Il a irrigué un imaginaire occidental dans lequel le travail et la production marchande se sont transformés en voies de salut de l’âme d’abord, du corps ensuite. Margaret Thatcher n’a eu de cesse de se référer au texte biblique pour considérer la pauvreté comme une « déficience personnelle » et promouvoir le travail forcené comme la seule rédemption sociale possible justifiant de vivre et d’exister.

Vous soulignez l’importance du numérique dans cette évolution.

Roland Gori En effet, je montre l’impact du numérique sur les esprits et sur les liens sociaux. L’imaginaire d’une lecture numérique du monde soustrait l’expérience sensible, il permet de « tirer des plans sur le chaos », selon l’expression de Gilles Deleuze et de Félix Guattari, c’est-à-dire de connaître « objectivement » le monde. L’art et la philosophie sont une autre façon de « tirer des plans sur le chaos », mais ils ne pèsent pas lourd dans notre société, faute de pouvoir être convertis en marchandises. Cette absence de contrepoids fait problème, entame la capacité de penser et appauvrit tous les champs de la connaissance, ceux des sciences également. Un homme réduit à ses comportements a-t-il besoin de penser ? Bertolt Brecht se plaisait à dire que « le fascisme traite la pensée comme un comportement. Ce qui fait d’elle un acte au sens juridique, le cas échéant criminel, et passible de sanctions appropriées ». Ce sont les connaissances traditionnellement les plus rétives à la raison calculatrice, psychanalyse et humanités en tête, qui, aujourd’hui, font l’objet d’un jeu de massacre des pouvoirs. Elles en sont la cible privilégiée, l’objet de toutes les censures. La censure a pris une forme nouvelle, elle n’interdit pas, elle empêche, elle empêche de penser en interdisant l’usage poétique des mots et de la langue. Il suffit pour censurer de rendre insignifiant tout acte de vie, social et subjectif, qui ne parvient pas à se convertir en valeurs pratico-formelles, c’est-à-dire dans le langage et les valeurs des affaires et du droit. Le sourire d’un schizophrène dans la relation thérapeutique est un moment d’humanité partagée. Il n’a aucune valeur tarifaire dans la comptabilité des hôpitaux. Nous sommes entrés dans une véritable colonisation des mœurs et des esprits qui considère les humains comme des instruments appelés à produire au bénéfice d’une oligarchie financière.

Vous développez votre propos à partir des analyses de Michel Foucault et de Gilles Deleuze sur la société de contrôle. Pouvez-vous revenir sur ce concept ?

Roland Gori Les analyses de Foucault et de Deleuze sont très importantes pour mes propres travaux. Ce que Michel Foucault nous montre, c’est qu’à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, il y a une extension de la norme à la fois comme normalisation sociale et comme discours qualifiant des comportements individuels et collectifs, depuis les anormaux jusqu’aux foules criminelles. La normalisation, c’est ce que Michel Foucault, à la suite de Georges Canguilhem, définit comme « l’ensemble des exigences qu’on impose à des existences ». À partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, et en corrélation avec les normes techniques produites par la deuxième révolution industrielle, on assiste à un profond et violent quadrillage normatif des populations. Ce quadrillage emprunte la voie de la discipline par le truchement d’institutions de correction et de normalisation : la prison, l’hôpital, l’école, la famille, l’usine, les services sociaux, etc. Ce premier cadre de normalisation des populations emprunte les voies de toutes les sociétés disciplinaires qui procèdent par des contraintes extérieures de surveillance et de punition. Ces disciplines se traduisent par une politique de l’espace et du temps, comme l’a montré Henri Lefebvre, par exemple. Mais, comme le remarque Gilles Deleuze, Foucault n’a jamais dit que les sociétés disciplinaires étaient la dernière étape de l’évolution sociale des sociétés de normalisation. L’apport de Deleuze a été de montrer combien de plus en plus nous entrions dans des sociétés de contrôle par l’intermédiaire des flux d’informations, qui sont de véritables « mots d’ordre ». Avec les sociétés de contrôle, on a complètement changé les logiques de pouvoir et de domination, les logiques de « conduite des conduites ». On est dans quelque chose de plus fluide et de déterritorialisé qui ne nécessite pas d’enfermer les individus mais exige qu’on les suive à la trace. Leurs traces deviennent les molécules d’une vie sociale sous le contrôle permanent des pouvoirs politiques et financiers.

C’est dans ce contexte, ainsi que vous le montrez, que se développent l’information et la communication comme vecteurs de contrôle social et, plus particulièrement aujourd’hui, par l’intermédiaire des nouvelles technologies informatiques.

Roland Gori Ce qui est prévalent dans les sociétés de contrôle, c’est en effet l’information. L’information, c’est quoi ? L’information, comme le dit très bien Gilles Deleuze, c’est un ensemble de mots d’ordre. En informant des gens, on leur dit en quelque sorte ce à quoi ils doivent croire ou, en tout cas, ce à quoi ils doivent faire semblant de croire pour se comporter d’une certaine manière. Toutes les réformes libérales au niveau de l’école, au niveau de l’hôpital, dans le milieu du travail et en particulier dans les services publics aujourd’hui passent par le vecteur des réseaux d’information, qui demandent aux individus de faire semblant de croire à un certain nombre de choses pour pouvoir se comporter comme l’on veut qu’ils se comportent sur une chaîne de production automatique d’actes qui sont définis par des experts. On rejoint le taylorisme mais sous de nouvelles formes, beaucoup plus puissantes, beaucoup plus insidieuses et auxquelles il est de plus en plus difficile d’échapper. Comme le dit Gilles Deleuze, la société de l’information est comparable à une autoroute sur laquelle les gens peuvent circuler librement mais sont en fait contrôlés en permanence. Cela ne veut pas dire évidemment que les autoroutes soient faites pour contrôler les gens mais cela veut dire que les autoroutes deviennent des autoroutes de servitude à partir desquelles on peut surveiller, contrôler et normaliser les individus au nom de ce qu’ils sont censés devoir croire. C’est cela le pouvoir libéral autoritaire, le libéralisme autoritaire né dans les années 1930 et de retour de nos jours. C’est la raison pour laquelle le pouvoir ne va plus permettre un débat autour des valeurs et des finalités de ce que l’on fait mais uniquement manipuler par la gestion des moyens mis à notre disposition pour le faire. C’est en jouant sur une politique des moyens, par exemple des services publics, que le pouvoir libéral autoritaire modifie les objectifs et les finalités. Les réformes de Blanquer et de Véran que j’analyse dans l’ouvrage illustrent ce libéralisme autoritaire. On gouverne par les chiffres pour changer l’esprit de ce qu’il y a à faire : soigner, éduquer, informer… Et on perd du coup la capacité d’inventer la démocratie, selon l’expression de Claude Lefort, qui est un gouvernement par la parole, par le débat contradictoire. C’est face à cette colonisation de nos esprits et de nos mœurs par une société de contrôle qui emploie l’information pour nous donner des mots d’ordre qu’il nous faut réinventer de nouvelles manières de lutter socialement et politiquement. Nous devons pour gagner notre liberté nous affranchir de cette langue utilitaire.

Vous analysez la notion de « coup de coude », ou de « nudge » en anglais. Pouvez-vous nous expliquer ce dont il s’agit et comment ce procédé est lié aux processus de la société de contrôle ?

Roland Gori Le nudge, c’est le coup de coude comparable au coup de trompe que donne la mère éléphant à un éléphanteau qui s’est écarté du bon chemin. Mais, il n’est pas dit que le pouvoir libéral ait à notre endroit la même bienveillance que la maman éléphant. Le nudge est une nouvelle stratégie de gouvernement des individus fortement inspirée des recherches en économie comportementale qui montrent comment on peut manipuler les individus en leur faisant croire qu’ils sont libres de choisir. L’exemple d’un nudge, c’est la mouche noire des urinoirs visant à guider le jet urinaire pour éviter les éclaboussures. C’est aussi la manière dont on va placer dans une grande surface des musiques et des couleurs de produits de telle façon que l’on guide les gens dans leur achat sans qu’ils s’en aperçoivent en leur faisant croire que ce qu’ils achètent, ils l’achètent librement. Avec le nudge, on voit bien comment procède la démocratie néolibérale en faisant croire à une liberté individuelle manipulée par le guidage des experts qui nous amènent à faire librement le choix qu’ils ont décidé pour nous. C’est comme cela que le gouvernement français a géré la crise du Covid. Et lorsque le nudge échoue, le pouvoir révèle la violence de ses choix masquée par la manipulation des comportements.

Vous soulignez combien les idéologies néolibérales n’aiment pas les sciences sociales en évoquant notamment le travail de Pierre Bourdieu. N’est-ce pas également le cas pour la psychanalyse ?

Roland Gori Les affinités ou les inimitiés entre des théories ou des pratiques et une culture à un moment donné dans une société donnée ne sont pas seulement corrélées à l’efficacité ou à l’exactitude qu’elles apportent. C’est le cas pour la psychanalyse. Les attraits ou les rejets que sa diffusion dans la culture a produits à un moment donné sont déterminés, en partie, par les valeurs de la civilisation qu’elles heurtent ou qu’elles renforcent. Pour faire simple, la psychanalyse n’est pas évaluée la plupart du temps pour ce qu’elle apporte de vrai ou d’efficace mais par sa complaisance à entrer dans le champ des valeurs d’une civilisation des mœurs à une époque donnée. Nous sommes aujourd’hui dans une civilisation qui prescrit une posture de victime pour l’obtention d’une reconnaissance sociale. Du coup, dans le domaine du travail, par exemple, on va avoir davantage tendance à parler de « risques psychosociaux » plutôt que de luttes sociales. Dans la Fabrique de nos servitudes, je montre que les choix de Blanquer ou de Véran dépendent davantage de leur libéralisme autoritaire que de la science dont ils se prévalent et dont ils cherchent la caution.

Vous proposez de retrouver, dans le sillage de Patrick Chamoiseau et d’Édouard Glissant, une voie d’émancipation. Quelle est-elle ?

Roland Gori La présence de Patrick Chamoiseau, d’Édouard Glissant et d’Achille Mbembe dans mon livre est massive. Puisque nous sommes dans ce qu’Achille Mbembe appelle un « devenir nègre du monde », il est vital de se laisser enseigner par l’histoire des esclavages et des colonisations, de leurs prédations sociales et des moyens de s’en délivrer. Il s’agit moins de dire que nous sommes les nouveaux esclaves du libéralisme autoritaire que de se laisser enseigner les moyens de nous échapper des logiques de domination, d’humiliation et de prédation par la danse, le chant, le conte et l’utopie.

(1) La Fabrique de nos servitudes, Éd. les Liens qui libèrent, 304 pages, 21 euros.
Tag(s) : #démocratie
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