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Laurent Binet : "le peuple par le peuple"
Jeudi 18 Mars 2021

Bien plus qu’un épisode utopique écourté par les baïonnettes, la Commune fut l’ébauche lumineuse d’un rêve humaniste qui s’est depuis propagé au monde entier, inspirant toutes les révolutions démocratiques.

 

PAR LAURENT BINETÉcrivain (1)

Le mythe n’est pas la réalité, c’est entendu, mais, pour la Commune de Paris, les frontières ne sont pas si claires. Aucune expérience politique dotée d’une surface spatio-temporelle aussi réduite (une ville, deux mois) n’a sans doute connu une postérité équivalente, que sa fin tragique ne suffit pas à expliquer. Pour la quasi-totalité des gauches du monde, cet hapax historique demeure tout à la fois un moment fondateur, une référence plus ou moins informée, à tout le moins un repère et pour beaucoup un totem. Comment comprendre un tel phénomène ?

Un idéal qui s’est réalisé

Mars 1871 : cerné par les troupes de Bismarck, livré à lui-même par la défection du gouvernement conservateur réfugié à Versailles, le peuple parisien, plongé dans la misère par la société industrielle née sous le second Empire, avec pour seule défense sa Garde nationale et 700 canons, tente de réorganiser l’ensemble de sa vie sociale sur des bases plus favorables aux travailleurs. Unité de lieu, projet collectif : la Commune est littéralement une utopie. Au monde de Zola, les Parisiens, élevés dans le souvenir de la Révolution française, opposent un rêve humaniste tout droit sorti de la Renaissance. Mais l’abbaye de Thélème, l’Utopie de Thomas More n’étaient que des rêves de papier. Le charnier de la tour Saint-Jacques est à peine déblayé à l’issue de la « semaine sanglante » que Marx, avec la prescience qui le caractérise, analyse dans sa Guerre civile en France ce qui s’est joué en ce printemps 1871 : « La grande mesure sociale de la Commune, ce fut son existence et son action. »

Socialistes, communistes, anarchistes ou sociaux-démocrates du monde entier, pour tous les esprits progressistes, la Commune ressemble à un rêve qui s’est réalisé. Peu importe son bilan que Marx et d’autres jugent modeste (ce dont ils ne songent évidemment pas à lui faire reproche, eu égard à la brièveté de son existence et à sa fin tragique), la Commune a montré qu’un « gouvernement du peuple par le peuple » était possible. C’est la porte de la République sociale que 1792 et 1848 n’avaient fait qu’entrebâiller qui s’ouvrait soudain, dans laquelle, de la Russie au Mexique, tous les révolutionnaires du monde allaient vouloir s’enfoncer.

 Un mythe non usurpé

Bien entendu, la fin terrible de l’expérience communarde a, d’une certaine manière, également joué pour elle : la Commune, utopie et martyre. Les 20 000 à 30 000 morts de la « semaine sanglante » la distinguent encore davantage des rêveries rabelaisiennes, mais aussi d’autres expériences bien réelles circonscrites dans l’espace, à la longévité nettement supérieure et au dénouement moins tragique : Larzac, Vincennes, Christiana… autant d’expériences tout à fait respectables, mais qui ne sont pas nimbées du romantisme de la mort. Au-delà même des horreurs commises par les capitulards versaillais (pour Sebastian Haffner, Thiers est un Pétain qui a réussi), la fin prématurée de la Commune de Paris l’aura aussi préservée du dévoiement ou de la trahison : ni URSS ni François Hollande. On ne saura jamais si la Commune aurait fini par manger ses enfants ou par se soumettre au capital. Au lieu de quoi, le comte de Mun, l’un des massacreurs versaillais, déclarait après les événements, en parlant de ses victimes : « Ils moururent tous avec une sorte d’insolence. » On voit que le mythe n’est pas usurpé. Ce qui fonde le mythe de la Commune, c’est cette double réalité : sa vie et sa mort.

Cela étant, il ne faut pas toujours croire Marx sur parole, et on aurait tort de mésestimer les réalisations politiques de la Commune, car, en guise de bilan modeste, elle aura tout de même accompli, en deux mois, quelques réformes d’une certaine importance. Qu’on en juge : rétablissement du suffrage universel (masculin, certes) suivi immédiatement par l’organisation d’élections libres ; séparation de l’Église et de l’État ; instruction publique gratuite pour tous ; moratoire sur les dettes privées et annulation des loyers impayés (« Il est juste que la propriété fasse au pays sa part de sacrifice ») ; développement des associations et organisations syndicales (y compris pour les femmes) ; suppression du système des amendes qui permettaient aux patrons de rogner les salaires ; réglementation du travail de nuit des boulangers. Ce dernier point a pu faire sourire par son caractère pour le moins catégoriel, eu égard à l’ampleur de la tâche et à l’urgence de la situation dans laquelle se trouvaient les communards. Mais regardons-y d’un peu plus près : l’essentiel de ce programme va exactement à l’inverse de toutes les réformes mises en œuvre en France et en Europe depuis au bas mot trois décennies. Marx disait de la Commune qu’elle était « l’antithèse directe de l’Empire ». Dette, salaires, corps intermédiaires, Code du travail, éducation, rapport capital-travail… L’honneur de la Commune réside aussi dans son actualité éclatante : tout autant que de l’Empire, elle est « l’antithèse directe » de la France macronienne.

(1) Dernier livre : Civilizations (Grasset, 2019), grand prix du roman de l’Académie française.
Tag(s) : #démocratie
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