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Chronique

Il faut être mobile ! Oui mais c’est déjà le cas…

14/05/2019

 

Christian Chavagneux Editorialiste

 

Le mot clé du gouvernement ces derniers temps ? Mobilité. L’examen du projet de loi d’orientation dit, justement, des mobilités (LOM) commence aujourd’hui 14 mai à l’Assemblée. L’un de ses objectifs est de renforcer la capacité des Françaises et des Français à se déplacer pour que cela leur coûte moins cher et favoriser leur recherche d’emploi. Dans le même temps, la réforme de la fonction publique envisage également la mobilité géographique des administrations d’Etat. Mobilité donc ! Pourtant, à bien y regarder, les salariés en général et les chômeurs en particulier sont déjà mobiles. L’objectif est surtout de favoriser la mobilité durable.

Une prime à la mobilité durable

Selon l’Insee, deux personnes sur trois changent de commune pour aller travailler, une proportion structurellement en hausse, et 80 % font le déplacement en voiture. Pour les communes peu denses et très peu denses, on monte à 95 % d’utilisation de la voiture. Le nombre de kilomètres parcourus pour se rendre sur son lieu de travail est aussi en hausse.

Dans ce contexte, la prime mobilité de 400 euros, au maximum, par an, par salarié, défiscalisée, désocialisée, que devraient verser les entreprises à leurs salariés est une bonne chose. C’est une aide à mobilité durable : elle récompenserait ceux qui ont recours au vélo (seulement 2 % des trajets domicile – travail aujourd’hui) ou au co-voiturage (3 %). Elle ne contribuerait pas à réduire les frais de ceux qui continuent à prendre leur voiture tout seul pour aller au boulot : selon l’Insee, 58 % des actifs qui travaillent à moins d’un kilomètre de leur lieu de résidence y vont en voiture.

Plutôt que le covoiturage, qui enferme dans la voiture, la prime devrait favoriser l’utilisation du vélo. Les 50 millions d’euros du plan vélo du gouvernement sont jugés insuffisants par les experts, ce serait un moyen de le renforcer. Et cela ne concerne pas que les urbains. Selon l’Insee, sur les 2,7 millions de personnes qui vivent dans un espace rural et font une navette pour travailler, les deux tiers couvrent une distance médiane de 3,5 kilomètres. La prime pourrait être variable selon les territoires et devrait favoriser les alternatives à l’automobile.Sur le

La prime répondrait-elle au problème des dépenses contraintes occasionnées par les déplacements domicile-travail ? Oui, mais pas seulement. En fait, trois quarts des ingénieurs et des cadres d’entreprise sont des navetteurs contre seulement un quart des indépendants ou des aides familiaux. Plus les revenus sont élevés, plus le trajet domicile – travail est important, les trajets sont plus courts pour les personnes seules et plus longs pour les propriétaires que pour les locataires.

Mobilité : pas un obstacle à l’emploi

Pouvoir se déplacer à moindre frais rendrait-il les individus plus mobiles pour trouver un emploi ? Un tiers des gens qui déménagent changent de département : la proportion est quasiment la même qu’il y a trente ans. Quel est l’impact de la mobilité sur le chômage ? Un rapport de l’IGF de 2016 cite une fourchette d’estimation plutôt large, entre 1 et 2,5 points de taux de chômage, soulignant la fragilité statistique du résultat.

Une étude récente de Pôle Emploi réalisée auprès de chômeurs à la fin 2018 montre qu’un emploi proche du domicile est prioritaire pour 22 % d’entre eux. Dit autrement, ce n’est pas la condition sine qua non pour 78 % de ces demandeurs d’emploi. De la même façon, 20 % seulement déclarent qu’ils ne sont pas prêts à parcourir plus de 10 km ou à passer plus de 30 minutes dans les transports. Pour les chômeurs qui n’ont pas élargi leur recherche d’emploi au-delà de leur commune, 8 sur 10 disent que c’est à cause du coût de transport. Et cette part chute si on leur propose une navette pour les emmener. Le soutien à la « mobilité pendulaire » peut donc servir pour une mobilité qui paraît plus contrainte que refusée.

Mobilité : et les fonctionnaires ?

Et les fonctionnaires ? 3% des fonctionnaires changent de bassin d’emploi, de région, au cours d’une année, contre 3,7% pour l’ensemble de la population active. Pas de différence marquante donc.

Toujours dans cet intervalle, 2,5 % des fonctionnaires changent d’employeur. En France, c’est la cas d’un quart des actifs, soit dix fois plus. Mais, si on enlève ceux qui enchaînent les contrats courts, exercent plusieurs métiers pour vivre, reprennent un travail après le chômage ou qui sont en préretraites, il reste 2,6 % de personnes qui changent de travail après avoir suivi une formation ou 2,1 % qui changent s’ils n’ont pas suivi de formation. Il n’y a donc pas un problème spécifique de mobilité géographique ou de type d’emploi pour les fonctionnaires.

Le gouvernement ne souhaite pas accroître la présence des fonctionnaires avec plus de services ouverts au public dans les territoires, il veut économiser de l’argent. Avec moins de frais immobiliers. En réduisant le nombre de personnes au passage, car les déménagements entraînent démissions et compétences perdues qui mettent des années à être reconstruites. Comme le signale l’hebdomadaire The Economist dans le cas du Danemark, l’Agence de protection de l’environnement va être transférée de Copenhague à Odense, la 3ème ville du pays : les trois quarts de ses toxicologues ont déclaré qu’ils allaient démissionner.

Dernière source d’économie, en externalisant au passage : le plan cadastral vers l’IGN, la certification des comptes des collectivités territoriales de plus en plus aux commissaires aux comptes, etc. Bref, la mobilité géographique des fonctionnaires est un autre nom de la politique de réduction des dépenses publiques.

Plutôt que de rendre plus mobiles des salariés Français qui le sont déjà, l’enjeu premier est bien celui de développer des modes de déplacement durables dans une économie où l’emploi suit autant la population que la population suit l’emploi.

Lu sur https://www.alternatives-economiques.fr/christian-chavagneux/faut-etre-mobile-oui-cest-deja-cas/00089262

Tag(s) : #Austérité
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