Lu sur Le laboratoire Milei : quand l’ultralibéralisme brise une nation - L'Humanité
L’Argentine traverse l’une des crises économique, sociale et démocratique les plus graves de son histoire récente. Les élections législatives du 26 octobre prochain peuvent être une occasion de stopper le président d’extrême droite argentin. Par Pierre Lebret, politologue et spécialiste de l’Amérique Latine.
le 7 août 2025

Un an et demi après l’arrivée au pouvoir de Javier Milei, l’Argentine traverse l’une des crises sociales, économiques et démocratiques les plus graves de son histoire récente. Sous le masque de la « liberté » et le discours contre « la caste politique », le président a démantelé l’État, appauvri des millions de citoyens et attaqué les droits conquis au fil de décennies de luttes populaires. Le pays est aujourd’hui devenu le laboratoire néolibéral le plus radical du XXIᵉ siècle en Amérique latine.
Démantèlement institutionnel et offensive idéologique
Dès son investiture en décembre 2023, Milei a mené une politique d’austérité sans précédent, en commençant par la fermeture de ministères essentiels tels que ceux du Travail, de la Santé, de la Culture, de la Science, ainsi que celui des Femmes, du Genre et de la Diversité. Il ne s’agissait pas de simples réformes administratives, mais bien d’une offensive idéologique dirigée contre les politiques publiques en faveur de l’équité, de la mémoire historique, de la diversité et de l’inclusion sociale.
La suppression du ministère des Femmes a eu un impact à la fois symbolique et concret. Les programmes de lutte contre les violences de genre ont été suspendus, les réseaux d’assistance territoriale démantelés, et les budgets alloués à la prévention des féminicides drastiquement réduits. Parallèlement, le secteur culturel a été vidé de sa substance : les bourses ont été supprimées, les centres communautaires fermés et les artistes abandonnés à leur sort.
Le slogan libertarien « réduire l’État pour élargir la liberté » est devenu le prétexte à l’abandon des populations les plus vulnérables.
Pauvreté et indigence : des chiffres qui font mal
Les conséquences de l’austérité se sont fait sentir brutalement. Entre 2023 et 2024, le taux de pauvreté a dépassé les 52,9 %, touchant plus de 24 millions de personnes. L’indigence, quant à elle, a frôlé les 12 %, affectant même des travailleurs disposant d’un emploi formel. L’impact est particulièrement dramatique chez les enfants : plus de 60 % des mineurs vivent dans des foyers pauvres, et plus de 10 % souffrent de malnutrition.
Selon la CEPAL, l’Argentine a enregistré en 2024 la plus forte augmentation du taux de pauvreté de toute l’Amérique du Sud, avec une hausse de plus de 10 points de pourcentage en une seule année. Cette dynamique place le pays au cœur d’une crise sociale aux répercussions régionales.
Même si l’inflation a commencé à ralentir au début de 2025, les revenus réels, eux, continuent de chuter. Les retraites, salaires publics, allocations et aides sociales ont été ajustés bien en deçà de l’inflation cumulée. Résultat : une perte généralisée du pouvoir d’achat, l’effondrement de la consommation et une montée fulgurante du travail informel.
D’après les données de l’UCA (Université catholique d’Argentine) et de l’INDEC, 35 % des personnes ayant un emploi sont également pauvres. En Argentine, aujourd’hui, travailler ne suffit plus pour vivre dignement.
Répression et dérive autoritaire : l’autre visage du « projet » Milei
En parallèle des coupes budgétaires, Milei a adopté une posture de confrontation permanente avec les mouvements sociaux, les syndicats, les universités et les médias critiques. Le projet de « Loi Omnibus », rejeté par le Congrès, visait à lui octroyer des pouvoirs exceptionnels, à permettre des privatisations massives et à restreindre le droit de manifester.
La rue a répondu avec des mobilisations d’ampleur historique, comme la marche universitaire d’avril 2025, qui a rassemblé plus d’un million de personnes à travers le pays. La réponse du gouvernement fut la répression : arrestations arbitraires, usage disproportionné de la force et criminalisation des mouvements sociaux.
Les politiques de mémoire et de droits humains ont également été gravement attaquées. Des lieux de mémoire ont été fermés, les programmes éducatifs sur la dictature civile-militaire ont été supprimés, et un discours négationniste a été promu au plus haut niveau de l’État.
Une économie pour les puissants : privilèges et concentration
Tandis que les sacrifices sont exigés des retraités, des travailleurs et des classes populaires, le gouvernement a multiplié les concessions envers les grands exportateurs, les fonds d’investissement et les groupes financiers. Les droits de douane ont été abolis, le commerce extérieur dérégulé, et la politique monétaire centrée uniquement sur les attentes des marchés, au détriment de la production nationale.
Le « surplus budgétaire » que Milei revendique a été obtenu au prix de la faim, de la fermeture des PME, de la détérioration des services publics et de la perte de souveraineté sociale. L’Argentine connaît une certaine stabilité macroéconomique, mais elle la paie par une hausse des inégalités et une fracture territoriale croissante.
Et maintenant ?
L’expérience Milei met en lumière les conséquences d’un capitalisme extrême, sans régulation, sans empathie et sans justice sociale. La soi-disant liberté qu’il prône ne profite qu’à une minorité, pendant que la majorité endure un ajustement brutal, autoritaire et profondément régressif.
La reconstruction sera difficile, mais elle est impérative. Le progressisme porte une responsabilité historique : proposer une alternative claire, audacieuse et radicalement démocratique. Il ne suffit pas de résister : il faut bâtir.
Les élections législatives du 26 octobre 2025 marqueront un tournant décisif. Ce jour-là, le peuple argentin renouvellera la moitié de la Chambre des députés et un tiers du Sénat. Ce sera la première grande opportunité institutionnelle de stopper le projet de Milei, de restaurer une représentation populaire et d’inverser le cours des choses.
Dans ce contexte, voter n’est pas seulement un acte démocratique : c’est un acte de légitime défense face à un modèle qui appauvrit, exclut et réprime. L’histoire reste ouverte. Et l’avenir dépend, une fois de plus, de la voix du peuple.
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