
Lu sur http://www.regards.fr/idees/article/europe-les-impasses-de-lordon
Le Monde diplomatique de mars 2019 publie un dossier sur l’Europe. L’article leader est confié à Frédéric Lordon qui, une fois de plus, plaide pour une rupture radicale avec le cadre institué de l’UE. Il assortit son argumentation d’une ébauche de stratégie pour y parvenir. Disons-le tout net : Lordon prétend « sortir de l’impasse »... pour se précipiter dans une autre.
Pour Frédéric Lordon, deux camps seulement sont face-à-face. D’un côté se trouvent les classes populaires, les grands perdants effectifs de la construction européenne : elles sont protégées des « scrupules précieux de l’européisme » et un « Frexit » ne leur ferait pas peur. De l’autre côté, ce que Lordon appelle, selon les moments, « la classe éduquée » ou « la bourgeoisie éduquée de gauche » (sic !). Celle-là souffre d’un « européisme génétique » ; c’est à cause d’elle que tout processus de sortie est bloqué.
Lordon, qui tient à cette sortie, sait qu’on ne quitte pas le marché unique et l’euro sans majorité pour le décider et donc sans raccord entre les « populaires » et les « éduqués ». Il faut donc, nous dit-il, trouver ce qui peut faire passer la pilule amère du retrait à ceux qui n’en veulent pas. La solution qu’il suggère est toute simple : offrir à « la bourgeoisie éduquée de gauche » le miel d’une Europe de la culture maintenue et même renforcée.
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Le premier problème, dans cette construction intellectuelle, est que la réalité ne met pas en présence deux camps, celui des « europhobes » et celui des « europhiles », ni même d’ailleurs celui des « populaires » et celui des « éduqués ». Il est vrai que la confiance à l’égard de l’Union augmente avec la longueur des études et l’importance des revenus. Mais si, à juste titre, les catégories populaires sont majoritairement méfiantes à l’égard de l’Union, elles ne se prononcent pas majoritairement pour un Frexit. En fait, les seuls à se prononcer nettement pour la sortie de l’UE sont les sympathisants de l’extrême droite. En revanche, seuls 30% des sondés, 25% des électeurs de feu le Front de gauche et 32% des électeurs Mélenchon d’avril 2017 sont pour la sortie. On ne savait pas la « bourgeoisie éduquée » si nombreuse. [1]
Au lieu de la division binaire, les sondages suggèrent plutôt que les « europhobes » et les « europhiles » convaincus ne sont que les minorités extrêmes d’une opinion qui oscille entre au moins trois attitudes : ceux qui pensent que l’Union a plus d’avantages que d’inconvénients, ceux qui pensent le contraire (chaque groupe est au-dessous de 40%) et ceux qui jugent qu’il y a autant d’avantages que d’inconvénients. À l’arrivée, l’opinion positive et l’opinion négative globales sont à égalité, mais la volonté de sortie est très minoritaire. Telle est la réalité : elle n’est pas et elle ne sera pas univoque, en tout cas pour longtemps.
Par ailleurs, Lordon nous propose de défaire l’édifice européen et d’en construire un autre, réservé à la culture. Mais avec qui ? La Hongrie de Viktor Orban, l’Italie de Giuseppe Conte, l’Autriche de Sebastian Kurtz, la Pologne de « Droit et Justice » ? Et, en admettant qu’elle soit souhaitable et possible, comment financer cette Europe-là ? En augmentant le budget européen au-delà du seuil critique des 3% du PIB, nous dit l’article. Mais cela supposerait qu’il y ait un budget européen : on sortirait de l’Europe et de ses structures communes, mais en gardant un budget communautaire. Comment serait-il plus facile de construire demain, avec des majorités nationales éclatées et peu compatibles, ce qu’il est si difficile de réaliser aujourd’hui.
Le propre d’une stratégie politique n’est pas d’ignorer une contradiction, mais de la travailler. On ne le fait pas en invoquant un peuple fantasmé ou en pensant que l’on va convaincre les gogos en leur promettant la lune.
Factuellement, l’argumentaire de Frédéric Lordon a du mal à résister à l’examen d’une réalité politique et sociale plus contradictoire qu’il ne le suggère. Il y a pourtant plus que cela : la question du devenir de l’Union ne se pose pas dans n’importe quel contexte historique. Pour Lordon, l’ennemi numéro un est « l’européisme abstrait ». Faudrait-il pour autant lui préférer un « nationalisme concret » ? Il fut certes un temps où l’on pouvait invoquer les mânes de la nation révolutionnaire et du patriotisme républicain, par exemple quand le fascisme en expansion rappelait ouvertement ses accointances avec la contre-révolution.
Mais ce temps-là n’est plus. Nous vivons dans un autre monde, celui des rapports de forces instables, des inégalités croissantes, des concurrences exacerbées, où la realpolitik du heurt des puissances – la méthode Trump – se substitue de plus en plus au jeu patient des diplomaties et des instances de régulation planétaires. Un monde, en outre, où l’obsession de l’identité et la peur « de ne plus être chez soi » poussent à la fermeture par crainte du « grand remplacement ». L’identité se substitue à l’égalité sur le terrain des représentations sociales. Sur celui des représentations politiques, l’affirmation de la puissance prend le pas sur le primat de la négociation. Enfin, l’exigence d’autorité recouvre peu à peu le désir d’implication démocratique. Les Français ne s’accordent pas sur l’Union européenne, mais quand on les sonde sur les mesures qu’ils attendraient de l’Europe, celles qui attirent le plus de réponses positives, toutes catégories sociales confondues, sont le renforcement des gardes-frontières et l’élection d’un Président de l’UE au suffrage universel ! [2] Il n’y a pas à s’étonner si cette période se prête, un peu partout, à l’émergence d’options autoritaires et aux tentations du repli sur soi.
Alors que la nation était promise à la disparition progressive, il y a quelques décennies à peine, nous assistons aujourd’hui à l’émergence d’un monde que le politologue Bertrand Badie désigne justement comme « néo-national ». En soi, cela pourrait n’avoir rien d’inquiétant : tout esprit national n’implique pas sa perversion chauvine. Mais, précisément, l’air du temps est aussi à la dominante d’un véritable « néo-nationalisme », et pas seulement en Europe. Tout discours « national » s’enchâsse aujourd’hui dans cette dynamique, au risque d’être dévoré par elle. Lordon déteste le « mondialisme abstrait » ; mais jusqu’où peut conduire le « nationalisme concret » que l’on opposerait à lui ?
Les pensées binaires aiment bien les alternatives simples : ou bien la nation est obsolète, ou bien elle est éternelle. Le problème est que les deux affirmations sont fausses isolément. La nation fait partie de ces « communautés imaginées » – elles sont à la fois fictives et concrètement agissantes – qui rendent supportable la violence propre aux sociétés de classes. Le territoire réunit horizontalement les êtres que la hiérarchie sociale sépare et oppose verticalement. Toute communauté imaginée, nation comprise, vaut parce que des êtres humains ont voulu qu’elle soit la leur. Elle dure tant qu’ils souhaitent et décident qu’elle reste la leur, jusqu’à ce que d’autres représentations leur permettent de se situer autrement dans l’espace et dans le temps. Nul ne peut donc décréter arbitrairement que le temps des nations est forclos ; en sens inverse, nul ne peut faire comme si la nation était vouée à la répétition et à l’immobilité.
Quand le fait national s’est imposé, le monde était une abstraction pour l’immense majorité des êtres humains. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La poussée des échanges, l’urbanisation galopante, les révolutions informationnelles, l’essor des communications instantanées et la diffusion massive des savoirs n’ont pas annulé les frontières, mais les ont relativisées. Les enjeux économiques, écologiques et culturels tissent désormais la trame d’une communauté de destin planétaire. L’espace-monde n’est plus seulement celui de « l’inter-nations », mais celui des interdépendances et de la « mondialité ». Que cette mondialité soit aujourd’hui recouverte et parasitée par la mondialisation financière et capitaliste est une chose ; qu’il faille lui tourner le dos, au nom de ce constat, en est une autre.
Or l’interconnexion des espaces économiques et les problèmes globaux affectent la dynamique territorialisée propre à l’âge industriel. Les régulations « avant tout nationales » ont perdu l’évidence qui était naguère la leur. En fait, seuls les États-continents disposent de la concentration de puissance qui en fait des acteurs capables d’orienter le cours mondial. Tous les autres, sans exception, sont contraints de s’aligner plus ou moins, au mieux de surfer sur les contradictions entre puissances dominantes. Inventer des alliances d’États qui se substituent à celles rassemblant aujourd’hui les pays de l’Union européenne ? Mais les expériences, lointaines ou plus récentes, montrent que ces alliances sont fragiles, si elles ne peuvent pas s’appuyer sur une cohérence partagée des modèles de développement. Or aucun modèle alternatif ne fait consensus face à celui, toujours dominant, du marché, de ses normes et de ses « contraintes ». Sur quoi fonder donc une nouvelle Union des nations dégagées des cadres communs européens ?
Lordon a l’habitude de dire que la sortie de l’Union est d’autant plus nécessaire que c’est l’Europe communautaire qui a imposé le cours néolibéral de nos sociétés. Il sous-entend que cette sortie permettra de contester cette imposition. Je ne pense pas comme lui, et d’abord pour une raison historique : c’est parce que le mouvement ouvrier et les forces les plus démocratiques ont été nationalement battus, y compris en France, que la vague libérale a déferlé sur notre continent, et pas l’inverse. L’offensive néoconservatrice avait de solides bases nationales, qu’aucune configuration nationale des classes, aucune tradition démocratique, aucun dispositif local des gauches politiques n’a été en mesure de contrecarrer. Penser qu’il suffit de sortir du cadre de l’Union pour relancer la grande contestation sociale et dégager la nation du cadre ultralibéral est une illusion. D’une certaine manière, ce que propose Lordon relève d’un « nationalisme abstrait ».
Se couler dans les contextes nationaux pour pousser en avant les courants de l’émancipation, user des traditions et des opportunités de chaque État : voilà qui relève de l’évidence. Cela ne justifie pas la tentation d’un raccourci national. Seule la contestation de la logique dominante, dans tous les territoires, ouvre la voie à une issue de crise. Faire un préalable du retour à une mythique « indépendance nationale » : là se trouve la véritable impasse. Ce présumé retour pourrait bien n’être que le masque de bien lourdes dépendances à l’ordre social dominant. Un processus émancipateur est aujourd’hui voué à l’échec, s’il se pense comme « avant tout national ».
Contrairement à ce que suggère Lordon, « l’opinion publique » n’est pas si stupide en laissant entendre à la fois son scepticisme devant l’Union telle qu’elle est et son désir de perpétuer son existence.
Notes
[1] Sondage Elabe, « Les Français et l’Union européenne », 9 mars 2017
[2] Sondage Elabe, mars 2017
[3] Des approches intéressantes à débattre dans l’ouvrage d’Attac et Copernic, Cette Europe malade du libéralisme. L’urgence de désobéir (Les Liens qui Libèrent, 2018), ainsi que dans le Manifeste pour la démocratisation de l’Europe, coordonné par Manon Bouju, Lucas Chancel, Anne-Laure Delatte, Stéphanie Hennette, Thomas Piketty, Guillaume Sacriste et Antoine Vauchez (http://tdem.eu). On peut lire aussi la réflexion de Yanis Varoufakis, dans le dossier du Diplo évoqué ci-dessus (« Pour un printemps électoral », mars 2018)
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