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Le voyage au Canada qui vaut le coût (de l’austérité)

Lu sur http://www.philippe-laurent.fr/article/actualit%C3%A9/ma-commune-au-canada

3 novembre 2014

Ma commune au Canada ...

Le président de la République passe deux jours au Canada. Sans aucun doute, il en profitera pour étudier les tenants et les aboutissants du « miracle » canadien, à savoir la façon dont ce pays a redressé spectaculairement ses finances publiques au milieu des années 90, « miracle » que plusieurs publications – plutôt d’essence libérale - nous ont vantés à cette occasion ces derniers jours.

A y regarder de plus près, et sans prétendre le moins du monde à une analyse exhaustive que je n’ai pas les moyens de mener, il faut quand même relativiser les choses : à l’époque, la croissance mondiale, et singulièrement celle du grand voisin était très vive. Les Etats-Unis, principal partenaire du Canada (et dix fois plus important que lui) ont véritablement « tiré » les entreprises canadiennes qui se développaient très rapidement. En outre, le sous-sol canadien regorge de matières premières, qui ont été à cette époque bien valorisées. Le « miracle » ne tenait donc pas seulement, très loin de là, à des économies sur les dépenses publiques.

Néanmoins, celles-ci ont eu lieu, de manière assez brutale comme on le sait maintenant. Parmi les mesures les plus radicales a figuré la baisse drastique des financements de l’Etat fédéral aux provinces, accompagnée en outre de transferts de compétences notamment dans le domaine social et éducatif, qui a d’ailleurs abouti à un recul considérable du poids de l’Etat fédéral. Cette politique d’assèchement des finances provinciales a été justifiée dans une phrase célèbre de Jean Chrétien, premier ministre fédéral d’alors, qui répondait aux invités venus étudier sa « recette » dont des ministres français de l’époque -, « qu'il avait pu mener à bien cette lutte parce que la population canadienne réclamait un ménage des finances publiques et que les provinces, quand on leur coupe les vivres, ne vont pas manifester dans les rues ». Bel exemple de réalisme politique (à ne pas suivre cependant), encore que la révolte – toute pacifique, mais fermement politique – des provinces, refusant le contraste entre un gouvernement fédéral excédentaire et des collectivités territoriales devenant exsangues, conduire Jean-Chrétien à quitter le pouvoir fin 2003.

Aujourd’hui, alors que le Canada a connu une nouvelle dégradation de ses finances publiques depuis 2008, les provinces ont eu naturellement tendance à reporter leurs difficultés sur les communes de leur territoire qui sont confrontées à de grandes difficultés pour assurer les services de base du quotidien aux habitants. Disposant de ressources fiscales stagnantes – pour l’essentiel la taxe foncière – et de très peu de transferts financiers de l’Etat fédéral et des provinces, les villes canadiennes ont dû limiter leur niveau d’investissement dans les infrastructures depuis le début des années 1980. En réalité, le volume d’investissement annuel des villes canadiennes diminue chaque année depuis pratiquement 20 ans, ce qui inquiète les élus, mais aussi une partie du monde économique. Ainsi, la Fédération canadienne des municipalités a publié en 2012 une étude qui chiffrait à près de 200 milliards de dollars canadiens (140 milliards d’euros) le rattrapage à faire en infrastructures pour l’ensemble des municipalités canadiennes.

Ce processus de redressement des comptes centraux par appauvrissement des comptes locaux est aussi à l’œuvre dans nombre de pays occidentaux, et cela commence à se savoir. C’est par exemple aussi le cas en Allemagne depuis les efforts consacrés à la réunification. C’est, à n’en pas douter, ce qui nous attend en France, avec les conséquences que l’on cherche trop souvent à cacher sur l’éducation, la santé, la culture, le niveau d’équipements, la qualité des infrastructures, etc. et l’accessibilité universelle à un socle de services publics qui fait la force de notre pays.

Le mécanisme à l’œuvre est parfaitement connu. Le président de la République reviendra-t-il de son voyage au Canada convaincu par la médecine Chrétien, ou conscient des dangers qu’elle pourrait faire courir au tissu social de notre pays ? Et les « provinces » françaises se rangeront-elles dans la passivité dont Jean Chrétien affublait les provinces canadiennes ?

Philippe Laurent

Maire de Sceaux

Tag(s) : #Finances publiques
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