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Où va le conflit syrien ? Quelle politique pour la France ?

Samir AITA[1]

Bashar Assad et des puissances étrangères ont dévié hors de ses idéaux une révolution syrienne clamant l’unité dans la citoyenneté, la liberté et la dignité. Un conflit meurtrier s’est installé détruisant la fabrique sociale syrienne, un acquis de l’humanité par sa tolérance et son ouverture. Le pays refuge à tous est devenu l’enjeu d’une « lutte pour la Syrie ».

Quels sont les scénarios déterminants dorénavant ? Trois : La continuation pendant des années d’un conflit armé contenu au pays ; son débordement aux pays voisins, notamment le Liban et l’Iraq, mais aussi la Jordanie et la Turquie ; ou l’arrêt des combats et l’avancée d’une solution politique. Et les trois peuvent impliquer le départ de Bashar Assad à un moment ou à un autre. Ce dernier après qu’il ait bombardé son propre peuple ne peut rester au pouvoir.

Une ligne de front s’est créée depuis quelque mois séparant un Nord « libéré » du pays à la frontière turque. Des luttes intestines entre les groupes opposés au régime s’y déroulent déjà, avec des enjeux comme le contrôle des ressources pétrolières (attisés récemment par la décision de l’Union Européenne permettant d’importer le pétrole syrien). Les rapports entre la Turquie, le gouvernement du Kurdistan Irakien, et le PKK (et sa composante syrienne le PYD) y sont déterminants. Le contrôle d’Alep, la capitale du Nord, ancienne seconde capitale de l’Empire Ottoman, en est aussi l’autre grand enjeu.

Une seconde ligne de front se développe depuis peu au Sud, après que les jordaniens aient permis le passage en masse des armes ; elle a pour enjeu « la bataille de Damas », mais aussi le fait que les israéliens ne permettraient pas que les groupes djihadistes qui sévissent dans le Nord puissent faire de même à sa frontière. Pour sa part, Bashar Assad a transformé la zone côtière à majorité alaouite en un bastion, et mène dans une logique de guerre, « la bataille de Homs », verrou contrôlant la connexion avec la capitale Damas, mais aussi avec la Bekaa et le Hezbollah.

Dorénavant, la solution politique du conflit n’est plus entre le pouvoir et l’opposition, mais avant tout entre les forces combattantes, et les puissances qui les arment et financent. Sa réalisation est devenue difficile, puisque les deux camps fonctionnent aujourd’hui avec la logique d’éliminer l’autre. Dans le camp opposé au régime, « l’armée libre » n’est pas organisée, mais un mélange de résistance populaire armée locale et de groupes militaires dépendants de pays étrangers cherchant chacun à dominer la scène de la Syrie d’après ou à pousser son avantage. Dans l’autre camp, il y a en plus de l’armée « régulière » et de ses conscrits, des milices confessionnelles plus ou moins contrôlables. Dans les deux camps, des combattants étrangers se battent d’une façon de plus en plus évidente.

L’opposition syrienne a été depuis le départ manipulé et pollué par l’exemple libyen. Le « Conseil National Syrien » (CNS), stimulé par une alliance Qatar-Turquie-France, a permis d’amener les « Frères Musulmans », absents de la scène politique syrienne depuis les événements de 1979-1982, à dominer grâce au contrôle de l’aide humanitaire. Le rejet populaire de ce Conseil a conduit à la création polémique à Doha de la « Coalition Nationale des Forces de l’Opposition et de la Révolution », qui n’a toujours pas réussi à unir l’opposition politique, ni à donner la direction politique nécessaire à la résistance armée. Son Président, Mohamed Moaz Al Khatib, a cependant gagné un leadership incontestable en proposant, contre la grande majorité de la Coalition, une approche politique. Il vient de démissionner avec grand fracas au milieu de la réunion des « amis de la Syrie » à Istanbul, dénonçant les ingérences étrangères. La Coalition est depuis lors en pleine re/dé-composition : l’enjeu est un équilibrage des poids en son sein en faveur d’un « pôle démocratique » piloté par Michel Kilo face au bloc des « frères » et des hommes du Qatar.

Depuis le départ de ce conflit, la France a été un acteur actif, impliquée profondément dans les détails des luttes intérieures, comme dans les enjeux régionaux. Sa politique n’a pas changé de nature ni d’orientations entre les présidences de Messieurs Nicolas Sarkozy et François Hollande. La création et la reconnaissance du CNS ou de la Coalition se sont calquées sur l’exemple libyen. Et la politique française a miné les efforts considérables en vue de réunir l’opposition syrienne autour du pacte national et du programme de transition signés par toutes les composantes en juillet 2012 sous l’égide de la Ligue Arabe. Cette implication amène la France à être partie prenante dans un affrontement régional qui devient de plus en plus « sunnite-shiite », et lui ôte les moyens de jouer le rôle de puissance apaisante, garante de la paix.

Une nouvelle orientation de la politique française est nécessaire. Son appui principal devrait être de soutenir la mission de l’émissaire onusien « Alakhdar Ibrahimi », et d’éviter qu’il jette l’éponge sous la pression des Qataris, abandonnant le conflit syrien à son sort.

Voir aussi http://malakoffantilberalunitaire.over-blog.org/quel-avenir-pour-la-syrie

Débat à Malakoff le 17 mai 19 heures MJQ Barbusse

[1] Rédacteur en chef du Monde diplomatique éditions arabes, Président du Cercle des Economistes arabes, membre du Forum Démocratique Syrien.

Tag(s) : #Syrie CNS Coalition nationale
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