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Lu sur http://www.communistesunitaires.net/

 

Cause écologique et cause anthropologique

 

La planète-Terre, façon de dire notre habitat naturel, va mal à un point alarmant, la conscience s’en est largement répandue, et il n’est plus de formation politique qui n’inclue au moins dans son discours la cause écologique.

La planète-Homme, façon de dire le genre humain, va mal à un point tout aussi alarmant, la conscience n’en est pas prise à son niveau de gravité, et il n’est pas une formation politique ne fût ce que pour nommer à l’égal de la cause écologique la cause anthropologique.

Stupéfiant contraste qu’on interroge ici.

 

“Ecolo”, tout le monde sait...

 

Demandez aux moins politisés ce qu’est la cause écologique. A coup sûr, on saura vous dire que le réchauffement du climat dû aux gaz à effet de serre nous fait entrer dans une ère de catastrophes, que la pollution de la terre, l’air et l’eau atteint en nombre de lieux des seuils insupportables, que l’épuisement de ressources non renouvelables essentielles condamne notre actuel mode de produire et de consommer, que l’utilisation de l’énergie nucléaire est grosse de périls sans recours. Plus d’un rajoutera les atteintes à la biodiversité pour conclure dans ses mots à lui sur l’urgente nécessité de réduire l’empreinte écologique des pays riches.

 

Comment les moins politisés savent-ils tout cela ? Par les médias où l’informationvécologique est désormais constante. Parvdes expériences directes la vérifiant sansvcesse, du temps qu’il fait au prix des carburants. Par le discours de scientifiques ou de politiques qui élèvent ces savoirs partiels en vision mondialisée et le convertissent en programme politique partout affiché. Au fil des décennies s’est ainsi construite une culture donnant cohérence à de vastes motivations et initiatives dont est faite cette grande affaire, la cause écologique.

 

Interrogez maintenant à propos de la cause anthropologique. Personne sans doute ne saisira d’emblée de quoi vous pouvez bien vouloir parler. Explicitons : pensez-vous que l’humanité aille mal tout autant que notre planète, que soit en vrai péril la dimension civilisée du genre humain, de sorte qu’au souci urgent de sauvegarder la nature – cause écologique – s’impose d’adjoindre au même niveau d’importance celui de sauvegarder l’humanité au sens qualitatif du mot – cause anthropologique ? L’interpellation prendra au dépourvu. Beaucoup la trouveront au moins très excessive. Sans doute remuera- t-elle bien des sujets d’inquiétude – dureté des conditions d’existence, flot  montant du chacun-pour-soi, démoralisation de la vie publique, angoisses quant à l’avenir... Mais de là à conclure que notre humanité serait en péril tout autant que notre Terre, l’idée risque fort de paraître aberrante.

 

“Anthropolo”, c’est quoi?

 

Insistons donc. Ne sommes-nous pas à maints égards en chemin vers un monde humainement invivable ? La vieille maxime « l’homme est un loup pour l’homme » ne tend-elle pas à faire loi en trop de domaines où nos moyens actuels lui confèrent une malfaisance sans précédent ? Le travail, exemple majeur, est engagé sur une pente terriblement inquiétante. Sous les difficultés accrues à produire un gratifiant travail de qualité, la responsabilité à la fois requise et empêchée des salariés, leur systématique mise en concurrence, l’éradication voulue du syndicalisme, la pédagogie du « apprenez à vous vendre » et du « devenez un tueur », le management d’entreprise par la terreur, tout ce qui vient se concentrer à un point ultime dans des suicides sur le lieu de travail, il y a l’omniprésent diktat de la rentabilité à deux chiffres, la prime constante à la rapacité de l’actionnaire, l’inflation du sans foi ni loi jusqu’au patron-voyou, en bref la folie néolibérale, forme maligne  du capitalisme tardif. N’est-ce pas une vraie déshumanisation en route ?

 

Exemple parlant, et il en est bien d’autres. Mais, dira-t-on, il n’y a rien là que tout le monde ne sache, excepté cette bizarre appellation de cause anthropologique.

 

Où voit-on d’inquiétantes dérives sociales qui aillent sans susciter alertes, recherches, initiatives ? Ainsi du drame du travail : n’est-on pas interpellé par de bons films, éclairé par des psychologues comme Marie Pezé ou Yves Clot, appelé de bien des côtés à refuser des gestions déshumanisantes ? Est en cours une prise de conscience globale des insupportables méfaits du système mondialisé qui nous régit. Les forces politiques unies dans le Front de gauche appellent à dépasser le capitalisme pour pousser bien plus loin l’émancipation  humaine. Les Verts lient à la cause écologique de forts objectifs sociétaux et institutionnels d’esprit démocratique et solidaire. Nombre d’économistes opposent au critère réducteur du seul PIB des évaluations d’efficacité incluant les revers humains de la médaille productiviste. Partout s’activent des mouvements sociaux pour réhumaniser le monde. La cause anthropologique, si l’on veut parler ce langage, n’est-elle pas de longue date perçue et assumée ?

 

Non, elle ne l’est pas, et de très loin – c’est ce que le présent article veut dire, et même crier. Le croire trahit une terrible sous-estimation de son ordre de grandeur.

 

Car il en va ici comme de l’écologie: ces causes civilisationnelles relèvent certes du politique mais le transcendent, ayant pour enjeu des choix éthiques plus profonds que les options politiques au sens convenu du terme. Se demander non sans angoisse où est en train d’aller le genre humain n’est pas disqualifier l’opposition gauche/droite, mais c’est vouloir qu’elle porte sur le sens même de notre avenir civilisé, ce dont ne sont plus bien capables ces mots de droite et de gauche gravement dévalués. Quelle humanité voulons-nous être ? Voilà la question solennelle qui sous-tend la cause anthropologique. Et cette question-là est très loin d’avoir suscité le travail de pensée et les initiatives qu’elle exige.

 

Que par exemple la production des biens et services ne puisse plus sauf désastre être pilotée sans le souci supérieur de la production des personnes, cette exigence criante oblige à penser l’anthropologie.  Tout comme l’écologique, l’anthropologique doit être un vrai savoir commandant un juste agir. Et en la matière nous sommes si loin encore du savoir voulu que persiste dès l’entrée ce  concept mystificateur : “l’homme”. Un seul mot pour viser ces réalités si distinctes : l’espèce biologique Homo sapiens, le genre humain historiquement évolué, la collectivité sociale, l’individu personnel, et qui plus est, en français, l’être de sexe féminin aussi bien que masculin – tout cela en vrac : “l’homme” ? Y a-t-il un seul autre domaine du savoir à se satisfaire de pareil primitivisme conceptuel ? Et pourtant ce confusionnisme verbal est cautionné par son emploi quasi universel, jusque chez des auteurs sans cesse cités, un Nietzsche, un Heidegger – le seul grand penseur moderne à avoir radicalement mis en cause cette mauvaise abstraction qu’est “l’homme”, est-ce un hasard ?, c’est Marx.

…/…

 

 

Lucien Sève, philosophe

Une autre version de ce texte est parue dans Le Monde diplomatique 

Tag(s) : #Débats
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