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Lu sur De Drumont à Bardella, retour sur l’obsession antisémite de l’extrême droite française - L'Humanité

De Drumont à Bardella, retour sur l’obsession antisémite de l’extrême droite française

Les propos antisémites attribués à Jordan Bardella s’inscrivent dans une généalogie ancienne. Dès la parution en 1886 de « La France juive », abject best-seller d’Édouard Drumont, l’extrême droite a fait de la haine antisémite une métaphysique politique appuyant sa détestation de la démocratie et de la République. De l’affaire Dreyfus à Vichy, de Maurras à Le Pen, l’historienne Ludivine Bantigny explore cette longue et abjecte tradition d’essentialisation complotiste.

le 9 octobre 2026

Ludivine Bantigny

On le savait. L’extrême droite a toujours été et demeure antisémite. Mais voilà que l’enquête de Mediapart vient le démontrer avec la puissance d’une déflagration paradoxale. Car d’un côté, l’effet de souffle est réel, tel un séisme politique ; de l’autre, c’est une confirmation idéologique. Derrière la prétendue « dédiabolisation » ressurgissent un vocabulaire et un imaginaire qui n’ont jamais été relégués dans les archives honteuses d’une extrême droite paranoïaque : le Juif et l’argent, le Juif et la banque, le Juif et la puissance occulte.

Ce qui saisit, dans les propos attribués à Jordan Bardella, ce sont tout à la fois leur abjection et la longue histoire dont ils émanent. Quand reviennent les mêmes stéréotypes après plus d’un siècle d’antisémitisme féroce, on n’est pas face à une survivance marginale, mais bien à une culture aussi immonde que tenace.

Dans l’histoire de l’extrême droite française, « le Juif » fut longtemps une sorte d’ennemi nécessaire, une créature imaginaire à laquelle furent imputés, dans un fourre-tout contradictoire, la décadence et la République, l’argent et la révolution, le capitalisme et le communisme.

La haine « du Juif », langage de la détestation de la démocratie et de la République

L’antisémitisme n’appartient certes pas exclusivement à l’extrême droite : au XIXe siècle, il traverse des milieux politiques divers. Mais quelque chose de particulier se noue, à partir des années 1880, entre l’antisémitisme et une droite nationaliste radicale qui en fait une métaphysique politique. Sa haine « du Juif » sert de langage à sa détestation de la démocratie et de la République.

Il faut écouter cette langue, d’ailleurs, pour ne pas en émousser l’horreur. L’antisémitisme ne saurait être en effet une catégorie abstraite, banalisée. Il faut au contraire se rappeler ce que furent les phrases, les images, les injures dont des générations furent abreuvées. Au fond, tout est déjà dans la France juive d’Édouard Drumont : paru en 1886, l’essai débonde ses élucubrations sur la race, le complot et l’argent, sa hantise de la souillure et du parasitisme. Il martèle une opposition entre le Français supposé pur et son prétendu corrupteur juif.

Drumont oppose deux humanités : « Le Sémite est mercantile, cupide, intrigant, subtil, rusé ; l’Aryen est enthousiaste, héroïque, chevaleresque, désintéressé, franc, confiant jusqu’à la naïveté. » Il poursuit : « Le Sémite n’a aucune faculté créatrice ; au contraire, l’Aryen invente. » Il y a dans ces divagations tout un système racialisé.

Drumont répète son fantasme d’un Juif prédateur, étranger à la société dans laquelle il vit. La Révolution française est donc par là pointée du doigt, parce que l’émancipation des Juifs en émane ; partant, « le seul auquel la Révolution ait profité est le Juif. Tout vient du Juif ; tout revient au Juif. » Drumont transforme l’histoire humaine en guerre raciale immémoriale.

Cette littérature infecte prépare la violence en la présentant comme une riposte : l’agresseur imaginaire serait « le Juif » ; la violence réelle exercée contre lui pourra donc se poser comme légitime défense. Drumont en brandit la menace terrifiante : « l’Aryen » serait « soudain réveillé », comprendrait « tout » et, saisissant son épée, taperait « comme un sourd », infligeant au « Sémite qui l’exploitait, le pillait, le jouait, un de ces châtiments terribles dont l’autre » porterait « la trace pendant trois cents ans ».

Pas besoin de preuve de la culpabilité de Dreyfus

C’est ce mécanisme fantasmatique que l’Affaire Dreyfus fait entrer dans la vie politique française au tournant des XIXe et XXe siècles. Accusé à tort d’espionnage, Alfred Dreyfus est avant tout, pour ses ennemis, un Juif. Sa culpabilité n’a pas besoin de preuve, puisqu’elle est contenue dans ses origines. Maurice Barrès en lance la formule presque chimiquement pure : « Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race. »

Il n’y a plus Alfred Dreyfus, Alsacien ayant choisi la France après 1871 et capitaine de l’armée française ; il y a « le Juif », et cette identité assignée parle bien plus fort que les faits. L’antidreyfusisme radical révèle une conception ethnique de la nation : rien ne saurait rendre véritablement français celui dont le sang est réputé « étranger ».

Sur ce terrain, Charles Maurras donne à la passion antisémite tout un soubassement politique. Selon sa doctrine de l’« antisémitisme d’État », il s’agit de retirer aux Juifs une part de leurs droits, de les considérer comme une collectivité suspecte, de les éloigner des fonctions publiques. Dans la vision maurrassienne, la nation possède des propriétaires légitimes et des occupants tolérés. « Le Juif » peut naître en France, servir la France, mourir pour la France ; il reste révocable. Cette révocabilité constitue le cœur de l’antisémitisme ethno-nationaliste : transformer le compatriote en étranger.

Autour de l’Action française, la rhétorique atteint une brutalité qui l’éloigne de la doctrine administrative et froide à laquelle prétend parfois Maurras. Son disciple Léon de Montesquiou déclare en 1911 : « Le Juif est l’agent destructeur de notre foi et de la patrie. Nous sommes prêts à sacrifier nos existences pour débarrasser la France des Juifs » – la formule a été exhumée par l’historien Laurent Joly. Léon Daudet parle, lui, de « guerre franco-juive ». Pareille métaphore belliciste est évidemment révélatrice : dès lors que les Juifs constituent une armée ennemie, les persécuter peut être présenté comme un acte de guerre, et de guerre légitime.

Maurras appelle à fusiller Léon Blum « dans le dos »

Dans les années 1930, contre Léon Blum, cette langue atteint un degré de férocité difficile à relire aujourd’hui sans stupeur. Blum cumule tout ce que l’Action française exècre : il est républicain, socialiste, intellectuel et juif. Potentiel président du Conseil, il incarne à lui seul le cauchemar de l’« Anti-France » telle que la fantasme l’extrême droite. Le 9 avril 1935, Charles Maurras le décrit comme un « monstre de la République démocratique », un « détritus humain à traiter comme tel ». Finalement, Maurras ose l’appel au meurtre : « C’est un homme à fusiller, mais dans le dos. »

Au fil des mois, cette violence, menaçante et écrasante, revêt les traits d’un scénario d’exécution. Le 15 mai 1936, Maurras martèle encore dans l’Action française : « C’est en tant que Juif qu’il faut voir, concevoir, entendre, combattre et abattre le Blum. » Puis il imagine son supplice : « Il conviendra que M. Blum soit guillotiné dans le rite des parricides : un voile noir tendu sur ses traits de chameau. »

Quelques mois auparavant, le 13 février 1936, Léon Blum avait été agressé et blessé boulevard Saint-Germain par des militants royalistes. La frontière entre violence verbale et violence physique n’était donc nullement théorique. La presse d’Action française continua pourtant de transformer la présence d’un Juif à la tête du gouvernement en événement presque apocalyptique : l’année 1936 fut présentée comme la consécration d’une France tombée sous domination juive.

Le député Xavier Vallat jeta à la Chambre, le 6 juin 1936 : « Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné par un Juif… (…) pour gouverner cette nation paysanne qu’est la France il vaut mieux avoir quelqu’un dont les origines, si modestes soient-elles, se perdent dans les entrailles de notre sol qu’un talmudiste subtil. » Dans cette vision raciste de la souveraineté, des Français seraient plus français que d’autres ; certains, nés citoyens, demeureraient pourtant étrangers. Vallat deviendra, sous Vichy, commissaire général aux Questions juives.

Il faut néanmoins se garder d’une téléologie facile : l’antisémitisme français ne saurait être rétrospectivement confondu avec le projet génocidaire nazi. Cela n’empêche pas les filiations. Pendant un demi-siècle, l’extrême droite et une partie de la droite nationaliste avaient répété que les Juifs constituaient un corps étranger, qu’ils dissolvaient la nation, qu’il fallait les en écarter.

Les lois de Vichy, l’exclusion antisémite entre dans le droit

Dans ce sillage, lorsque l’État français, à Vichy, promulgue le 3 octobre 1940 son premier statut des Juifs, l’exclusion antisémite entre dans le droit positif. Les personnes juives sont désormais juridiquement définies, recensées, interdites de fonctions, retranchées de la communauté civique.

Un second statut, en juin 1941, durcit encore cette législation, tandis que viennent les spoliations, les internements, les rafles et la participation active des autorités françaises dans les déportations, complices de l’occupant nazi – et plus encore, puisque Pierre Laval fait déporter les enfants que les nazis ne demandaient pas. Or, Maurras accueille la « Révolution nationale » avec enthousiasme et son monde mental trouve dans le régime de Vichy une proximité incontestable et effroyable.

Après 1945, bien sûr, tout change. La découverte des camps, la connaissance progressive de l’extermination génocidaire et le discrédit de la collaboration rendent impossible, dans l’espace politique ordinaire, la reprise intacte du langage de Drumont, de Maurras et des antisémites de leur acabit. Mais les hommes et les réseaux ne disparaissent jamais tout à fait, même quand les régimes sont balayés.

La fondation du Front national en 1972 rassemble une extrême droite hétérogène : nationalistes d’Ordre nouveau, anciens de l’Algérie française, nostalgiques de Vichy… On y relève la présence de militants issus de traditions collaborationnistes ou néofascistes. Pierre Bousquet, ancien volontaire français de la Waffen-SS, appartient à sa première direction ; François Duprat, l’un de ses stratèges importants, joue un rôle notable dans la diffusion du négationnisme en France.

1987 : le négationnisme en spectacle

L’antisémitisme n’est pourtant plus le grand produit électoral du parti : à partir des années 1980, l’immigration devient le thème mobilisateur central. C’est justement pourquoi la déclaration de Jean-Marie Le Pen du 13 septembre 1987 est si révélatrice. Interrogé au Grand Jury RTL-Le Monde sur les chambres à gaz, il répond : « Je ne dis pas que les chambres à gaz n’ont pas existé. Je n’ai pas pu moi-même en voir. Je n’ai pas étudié spécialement la question. Mais je crois que c’est un point de détail de l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale. » Lorsque son interlocuteur proteste, Le Pen ajoute : « Voulez-vous me dire que c’est une vérité révélée à laquelle tout le monde doit croire ? C’est une obligation morale ? »

Drumont accusait les Juifs d’envahir la France ; Maurras imaginait Blum fusillé ou guillotiné ; après Auschwitz, une autre opération devient possible : diminuer symboliquement la place du génocide. Condamné à plusieurs reprises en raison de cette formule, Le Pen continua cependant de l’assumer, renversant l’accusation en se targuant d’être victime d’une persécution.

L’antisémitisme de 1886 pouvait se faire passer pour une science des races ; celui de l’Action française se présentait comme doctrine du salut national ; Vichy en fit une catégorie juridique, une politique complice d’un projet meurtrier ; après le génocide, l’antisémitisme a dû avancer masqué, par le sous-entendu, la provocation ou le révisionnisme.

Mais sous ces transformations demeure une structure stable : l’essentialisation complotiste « des Juifs » qui possèdent, contrôlent, dominent et corrompent. Exactement ce que l’on trouve dans les propos obsessionnels de Bardella, tels que Mediapart a pu les documenter. Outrageusement, dramatiquement, la boucle est bouclée.

Tag(s) : #Antisémitisme
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