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Lu sur Fibre Excellence : pourquoi l’avenir de l’entreprise est au cœur d’un bras de fer politique - L'Humanité

Fibre Excellence : pourquoi l’avenir de l’entreprise est au cœur d’un bras de fer politique

Ce lundi, le tribunal de commerce de Toulouse doit se pencher sur l’avenir du producteur de pâte à papier. Un dossier brûlant impliquant l’homme d’affaires de gauche Matthieu Pigasse, soutenu par les syndicats et les élus locaux, qui cherchent à faire pression sur le gouvernement.

le 26 juillet 2026

Cyprien Boganda

 Sur le front de l’emploi, c’est le dossier le plus « chaud » du moment. Fibre Excellence, dont le sort pourrait se jouer ce lundi 27 juillet devant le tribunal de commerce de Toulouse (Haute-Garonne), va-t-elle rejoindre le cimetière industriel déjà bien rempli du macronisme ?

Les deux quinquennats ont été jusqu’à présent rythmés par une litanie de restructurations – « plans de sauvegarde de l’emploi » (PSE) ou fermetures d’usines – impliquant des multinationales, qui ont marqué les esprits et relancé les débats autour de la faillite du laisser-faire libéral : Ford Blanquefort (automobile, 2019), Nokia (télécommunications, 2020), Bridgestone (pneus, 2021), Michelin (pneus, 2024), ArcelorMittal (sidérurgie, 2025) ou Vencorex (chimie, 2025), pour ne citer qu’eux.

La liquidation pourrait creuser la balance commerciale

Ce lundi, le tribunal de commerce aura la lourde tâche d’examiner une offre de reprise présentée par l’homme d’affaires Matthieu Pigasse, soutenu par les syndicats et les élus locaux. Si le dossier est aussi sensible, c’est que les enjeux sont colossaux. Placée en redressement judiciaire depuis avril, Fibre Excellence possède les deux dernières grandes usines de pâte à papier de France, à Saint-Gaudens (Haute-Garonne) et à Tarascon (Bouches-du-Rhône).

En plus du papier, elles produisent aussi de l’électricité à partir de bois. « Les sites de Saint-Gaudens et Tarascon représentent près de 700 emplois directs et 10 000 emplois indirects, souligne la CGT dans un communiqué. La liquidation du site, fournisseur de près de 80 % de la capacité française de pâte marchande, pourrait en outre faire passer le déficit dans la balance commerciale dû aux importations de pâte à papier de 1 à 2 milliards d’euros. »

L’irruption inattendue de Matthieu Pigasse a contribué à braquer un peu plus les feux des projecteurs, tout en relançant les espoirs des salariés qui livrent un combat acharné pour sauver leur entreprise. Jusqu’à présent, le banquier d’affaires s’était signalé par son appétence pour les médias («Les Inrocks », Radio Nova, etc.) ou les festivals (Rock en Seine, We Love Green, etc.), plutôt que pour l’industrie. Ce sont les soutiens des salariés (et notamment Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT), qui sont allés chercher Matthieu Pigasse. Lequel ne s’est pas fait prier.

 

Interrogé par « L’Humanité », Mathieu Levieille, directeur général de Combat Holding (la société d’investissement de Matthieu Pigasse), assure que l’intervention de l’homme d’affaires tient à la fois à des raisons de souveraineté économique, « si les usines ferment, la France deviendrait dépendante d’importations de pâte à papier provenant du Brésil et d’Amérique du Nord », mais aussi économiques.

« Fibre Excellence est mal positionnée sur le marché mondial, du fait de choix de l’actionnaire précédent, affirme-t-il. L’avenir, c’est la pâte à papier pour produits d’hygiène (couches, serviettes hygiéniques), appelés à connaître un taux de croissance de 5 % par an, ou encore le papier renforcé pour l’usage alimentaire. À l’inverse, le papier servant à l’impression subit une baisse structurelle. »

Un duel à distance opposant Matthieu Pigasse et Roland Lescure

L’offre de reprise prévoit le sauvetage des emplois. Et, en bon banquier d’affaires, Matthieu Pigasse sait construire un plan de financement. Son projet repose sur un apport de 8 millions d’euros provenant de sa holding, mais, surtout, sur un tour de table impliquant régions Sud et Occitanie, investisseurs privés et Caisse des dépôts (CDC) – « en tout, nous injectons 100 millions d’euros d’argent frais », insiste Mathieu Levieille.

Mais il y a un impératif de taille : pour être pérenne, le projet de reprise nécessite un soutien de l’État, à hauteur de 110 millions d’euros, non pas en cash mais sous forme de rachat de l’électricité par EDF, d’approvisionnement en bois de la part de l’Office national des forêts (ONF) ou de réintégration de l’entreprise dans le système européen de quotas carbone.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le gouvernement n’a pas été tendre envers le projet. Roland Lescure, ministre de l’Économie, a carrément sorti la sulfateuse, estimant que le plan de Matthieu Pigasse « manque totalement de crédibilité » et « vend du rêve à des salariés qui risquent de vivre un cauchemar », avant de décocher une ultime flèche à l’endroit de l’homme d’affaires : « Ça me rappelle non pas Robin des Bois, mais le shérif de Nottingham, qui fait des actions avec l’argent des autres. » N’en jetez plus !

Il est difficile de ne pas avoir une lecture politique de ce bras de fer, quand on connaît les engagements (à gauche) de Matthieu Pigasse, qui ne fait pas mystère de son intention de peser sur l’élection présidentielle de 2027« Pigasse est clairement dans le collimateur du gouvernement, estime un observateur. Et on a un peu l’impression que l’exécutif prépare les esprits à une possible liquidation de la boîte, en lui faisant porter le chapeau… »

De son côté, Bercy jure que le gouvernement reste très attaché à l’avenir de l’entreprise et met en avant les concessions déjà accordées, à commencer par l’annulation d’une partie de l’ardoise de Fibre Excellence envers des institutions publiques (CDC, EDF…), soit 60 millions d’euros de manque à gagner pour l’État.

Un plan de reprise jugé crédible

En attendant, le projet de reprise a été jugé crédible par un rapport d’expertise commandé par le CSE de Fibre Excellence au cabinet Secafi, qui salue un « plan de financement particulièrement robuste au regard d’une procédure de reprise ». Dans le détail, le rapport liste les points forts du projet (« stratégie industrielle cohérente »« financement robuste » et « trajectoire économique prudente »), tout en soulignant des axes d’amélioration (nécessité d’une stratégie marketing autour du made in France et d’une réflexion sur la montée en gamme, notamment).

Selon ses auteurs, la réussite de l’opération dépend de l’intervention de l’État, qui aurait tout intérêt à répondre favorablement aux demandes de l’homme d’affaires, dans la mesure où le sauvetage permettrait de « préserver un actif industriel stratégique, des emplois et la souveraineté industrielle ».

Au passage, l’État en prend pour son grade. Secafi rappelle qu’une partie des difficultés de Fibre Excellence provient de la flambée du prix du bois acheté par l’entreprise, qui a grimpé de près de 50 % entre 2021 et 2025 (plus de 2,5 fois plus vite que l’inflation). Cette hausse « ne résulte pas d’une perte de compétitivité industrielle de Fibre Excellence », mais de « déséquilibres créés sur le marché du bois par des politiques publiques ayant favorisé le développement du bois-énergie ». En clair, l’État a placé des entreprises comme Fibre Excellence en concurrence directe pour l’achat du bois avec d’autres acteurs comme les centrales biomasse (produisant de l’énergie en brûlant des matières organiques), massivement subventionnées.

 

« On occupe les usines jusqu’à ce que la reprise soit effective »

« L’État français a refusé de mettre en œuvre la directive européenne RED 3 (adoptée en 2023, NDLR), qui instaure une hiérarchisation des usages du bois, entre le bois-énergie, d’industrie et d’ameublement, explicite un acteur du dossier. En l’absence de cette hiérarchisation, Fibre Excellence s’est retrouvée en concurrence avec des centrales biomasse auxquelles l’État rachète l’électricité à des tarifs délirants : autrement dit, les centrales peuvent acheter du bois très cher car elles savent qu’elles revendent leur électricité au prix fort. » Ces politiques publiques ont coûté à Fibre Excellence la bagatelle de 28 millions d’euros par an, selon Secafi. De quoi justifier, pour les syndicats, un soutien de l’État au sauvetage de la boîte…

Alors que l’échéance approche, les salariés ont pris les devants, en démarrant l’occupation de leurs deux usines. « On occupe jusqu’à ce que la reprise soit effective, martèle Cédric Caubère, de la CGT. Il est hors de question de baisser les bras. Les deux sites sont situés dans des endroits assez isolés, dans lesquels il y a très peu d’entreprises proposant du boulot pas trop mal payé. La fermeture de l’usine de Saint-Gaudens serait équivalente, en termes d’effets produits, à celle d’Airbus à Toulouse ! C’est une bombe atomique qui tomberait dans le coin. Les salariés jouent leur vie. Leur avenir et celui de leurs enfants. »

  

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