Lu sur Mort au travail : pourquoi cette hécatombe chez les jeunes de moins de 25 ans - L'Humanité
Mort au travail : pourquoi cette hécatombe chez les jeunes de moins de 25 ans
Plus de 100 000 travailleurs de moins de 25 ans sont accidentés tous les ans en France et au moins 423 ont trouvé la mort depuis 2020. À l’occasion de la Journée mondiale de la santé et de la sécurité au travail, ce 28 avril, retour sur les raisons d’une tragédie.
le 27 avril 2026
C’est comme si la foudre l’avait frappé. Lorsqu’il a appris la mort d’un élève de lycée professionnel du Gard, écrasé par un chariot élévateur lors de son stage en entreprise le 17 avril, Arnaud Darthenay a été mis K.-O. debout. Il lui a fallu plusieurs heures pour se remettre, avant que la tristesse laisse la place, comme toujours, à la colère.
Il ne connaissait rien de ce gamin de 15 ans, ignorait tout de ses rêves et de ses passe-temps, mais sa mort l’a brutalement ramené à son cauchemar à lui, cette brûlure intime qui le dévore depuis des mois. « Mon propre fils est décédé en juin 2025 lors de son stage de seconde générale, dans un magasin, raconte-t-il. Au moment de décharger de la marchandise, une palette lui est tombée dessus. On n’en sait pas plus, car l’enquête est en cours. Il avait 16 ans. Lorsque j’ai appris, par l’intermédiaire d’un journaliste, le décès de Calvin, le 17 avril, ça m’a littéralement foudroyé. »
Le fils d’Arnaud travaillait pour Gifi. À l’époque, les responsables de l’entreprise ont bien essayé de le contacter, mais le père n’a jamais eu le cœur de leur répondre. Il a plutôt rassemblé ce qui lui restait d’énergie pour lancer une grande campagne de sensibilisation contre le danger des stages en entreprise, en distribuant des tracts à la sortie des collèges : « Nous ne sommes pas contre les stages, bien sûr. Mais on ne prépare pas les enfants à aller en entreprise. Et puis, il faut faire un distinguo. Les stages de seconde générale, c’est surtout une manière d’occuper les gamins pendant les quinze jours du bac. Cela ne change pas grand-chose à l’orientation des élèves, puisque tout est joué en début d’année. »
Sur les stages, un gouvernement « hors sol »
Depuis 2005, les collégiens de troisième doivent effectuer cinq jours de stage en entreprise, et les lycéens de seconde générale et technologique ont un stage de deux semaines obligatoire depuis 2024.
Dans la foulée du drame du 17 avril, le gouvernement a bien été obligé de réagir face à l’émotion suscitée. « Plutôt que de faire forcément un stage de quinze jours (…) dans la même entreprise, on réfléchit avec les fédérations professionnelles à faire en sorte que les élèves puissent effectuer des stages dans, peut-être, deux ou trois entreprises, de manière plus ponctuelle », a indiqué Édouard Geffray, ministre de l’Éducation.
Selon lui, une telle configuration « limite l’impact pour l’entreprise et (…) permet aux élèves d’observer plus de métiers différents ».
Sur le même thème
Au-delà de la maladresse de la formule (il paraît plus urgent de « limiter l’impact » pour les stagiaires que pour les entreprises), cette piste ne satisfait pas du tout Arnaud : « Ce genre de propositions me met à cran. Mon fils est mort au bout de deux jours de stage ! Et je crois savoir que Calvin n’était pas dans l’entreprise depuis très longtemps. Ce n’est pas le nombre de jours qui compte pour limiter les risques, c’est la connaissance des risques. Le gouvernement est hors sol. »
Au moins 5 stagiaires sont morts en 2025
En théorie, les stagiaires ne doivent pas se retrouver dans des situations à risque. Mais, en pratique, c’est une autre affaire. Axel, le fils de Virginie, a trouvé la mort le 16 juin 2022, lors de son stage d’observation de troisième. « C’était un rayon de soleil, résume-t-elle aujourd’hui, en évoquant la mémoire de son enfant. Quand il passait dans une pièce, il la faisait vivre. »
Lors de son stage de maçonnerie, Axel s’est retrouvé sur un lieu de démolition. Virginie jure qu’elle n’était pas au courant, pas plus que son école. L’enfant se tenait, pour une raison inconnue, tout proche d’un mur fragilisé de 3 mètres de haut.
En s’écroulant, ce dernier l’a tué sur le coup. « Après nous avoir soutenus que notre fils avait désobéi, le patron a fini par avouer ses torts et a été condamné par la justice, raconte Virginie. Il a écopé de douze mois de prison avec sursis et une amende. » Avant de conclure : « Je voudrais faire arrêter tous ces stages inutiles. C’est une hécatombe. »
Sur le même thème
Au moins cinq stagiaires ont trouvé la mort en 2025. Dans une tribune publiée par l’Humanité, des parlementaires de gauche réclament « la suspension des stages d’observation pour les mineurs, le temps de définir un cadre strict garantissant pleinement leur sécurité ». « Nous dénonçons l’obsession des gouvernements à lancer toujours plus tôt les enfants dans le monde de l’entreprise, écrivent-ils. (…) Pour nous, l’école de la République doit avant tout garantir un cadre sécurisant et émancipateur, indépendant des logiques économiques et des ambitions entrepreneuriales. »
Plus de 100 000 jeunes accidentés
Les stagiaires ne sont pas les seuls meurtris par le travail : mal préparés, peu expérimentés, les jeunes salariés se retrouvent eux aussi, souvent, en première ligne. En se plongeant dans les statistiques de l’assurance-maladie, on apprend qu’en France, entre 2020 et 2024, au moins 146 travailleurs âgés de moins de 25 ans sont morts au travail. En 2024, près de 60 % de ces victimes étaient dans l’entreprise depuis moins d’un an.
Si l’on ajoute les accidents de trajet, cela porte le total à 423 morts de moins de 25 ans depuis 2020… Dont la plupart ne trouvent souvent, pour seul écho, qu’une brève dans un journal local, dans la rubrique des faits divers.
Sur le même thème
Si on se concentre uniquement sur les accidents (qui concernent par nature bien plus de monde), on constate que ce sont les travailleurs de 23 ans qui paient le plus lourd tribut parmi l’ensemble des salariés, avec près de 10 000 accidentés en 2024.
D’après nos calculs, 89 772 travailleurs de moins de 25 ans ont été blessés cette année-là, auxquels on peut ajouter 21 370 accidents sur le trajet. Soit 111 142 au total. « En France, la fréquence annuelle des accidents du travail pour l’ensemble des salariés tous secteurs d’activité confondus est d’environ 4 %, notait l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) il y a quelques années. Chez les jeunes de moins de 25 ans, cette fréquence est de 10 %, soit 2,5 fois plus importante. »
Les événements rapportés surviennent en moyenne six mois après l’entrée dans l’emploi, poursuivait l’INRS. Dans le détail, au podium des métiers considérés comme les plus accidentogènes, on retrouve le BTP, les agents de maintenance, les cuisiniers, les bouchers, les charcutiers et les boulangers.
Les ravages de la précarisation
Les chiffres sont terribles, mais ils sont très incomplets. En effet, l’assurance-maladie ne recense pas (ou quasiment pas) les morts et les accidents qui concernent les travailleurs ubérisés : les quelque 600 000 travailleurs de plateformes (dont les livreurs à vélo et chauffeurs VTC), souvent jeunes, passent sous les radars.
Combien de livreurs à vélo percutés sur la route dans l’indifférence générale ? Selon les chiffres que nous a fournis la Maison des coursiers, qui effectue une veille à partir d’articles de presse, au moins 21 livreurs sont morts depuis début 2019.
Sur le même thème
Il n’y a pas de hasard. Si le travail blesse davantage certaines catégories de la population, c’est parce qu’il n’est pas de même nature pour tout le monde. « On observe depuis une vingtaine d’années une augmentation du nombre d’accidents du travail chez les femmes, les jeunes et plus généralement les travailleurs précarisés », notent les sociologues Anaïs Bonanno et Hadrien Clouet, qui insistent sur le fait que ces trois catégories « ont en commun d’exercer de plus en plus des professions concernées par trois phénomènes : l’intensification, la précarisation et la fragmentation. Ces facteurs réduisent la capacité des travailleurs à adapter la manière de travailler, faute de temps, de lieux de travail adaptés et de pouvoir de décision sur leur propre travail ».
Des responsabilités politiques
Mais la transformation du travail ne suffit pas à expliquer l’hécatombe. Sur le terrain, les professionnels mettent également en cause des années de dérégulations qui, sous couvert de « libérer » le travail et de favoriser l’emploi, exposent les jeunes salariés à des risques accrus.
« Je pense notamment au décret du 17 avril 2015, pris à l’époque où François Rebsamen était ministre du Travail et Manuel Valls premier ministre, évoque Gérald Le Corre, inspecteur du travail syndiqué à la CGT. Avant cette date, à chaque fois qu’un apprenti était affecté à des travaux dangereux, l’inspection du travail devait réaliser un contrôle préalable. On allait vérifier les presses à injecter ou les échafaudages, pour s’assurer de leur conformité, avant une éventuelle autorisation. Avec ce décret, les employeurs se contentent d’une simple certification sur l’honneur assurant que tout va bien… »
L’inspecteur du travail estime plus généralement que les jeunes ne sont pas suffisamment protégés dans l’entreprise. « Des gamins avec des bouts de doigt arrachés, j’en ai vu, dans le commerce ou la pâtisserie, raconte-t-il. Dans le bâtiment, j’en ai vu tomber d’échafaudages… Il n’est pas question d’interdire l’apprentissage, utile pour certaines professions, mais de renforcer les mesures protectrices, d’autant que les relations sont complètement asymétriques : parfois, des jeunes viennent nous voir pour dénoncer leurs conditions de travail, mais dès qu’on leur parle de contrôle, ils nous répondent : « Surtout pas, si vous intervenez, je risque de ne pas me faire embaucher ! » »
Sur le même thème
Gérald Le Corre assure que, lors d’un récent échange avec des membres de la Direction générale du travail, il a posé la question sur une possible modification du décret de 2015. Sans succès, selon lui. « Ils nous ont expliqué qu’il était hors de question de revenir sur cet assouplissement. Il y a dix ans, je me souviens que les dirigeants patronaux avaient conclu une espèce de deal avec le gouvernement, sur le mode : « Banco pour développer l’apprentissage, mais vous arrêtez de nous envoyer l’inspection du travail à chaque fois qu’on prend un apprenti ! » C’est toujours la même question : prioriser l’emploi à tout prix ou la sécurité. »
/image%2F0556177%2F201304%2Fob_439f69615beac750bbcd0ab255c77987_cerises2.jpg)




