À l'aube d'une quatrième année de guerre, les Ukrainiens ne faiblissent pas face à l'agression russe, mais évoquent ouvertement le besoin de paix. À Kharkiv, Krivyï Rih, Kiev, les morts, les blessés et les bombes pèsent de plus en plus lourdement. Alors que des négociations devraient s'engager, ils aspirent au retour à une vie sans combats.
le 14 février 2025
Kharkiv, Kiev, Krivyï Rih (Ukraine), envoyé spécial
Dans le brouillard, l’immense cheminée rouge et blanc qui apparaît dans la grisaille du Donbass indique l’arrivée à Kharkiv. Les tramways rouge et beige qui semblent dater de l’époque soviétique circulent avec son flot de gens. D’autres sortent du métro. Chacun profite d’un hiver avec des températures acceptables et une neige quasiment absente. « Nous sommes vivants », insiste à plusieurs reprises Igor Prigodko, bonnet noir sur la tête, alors qu’une énième alerte retentit. Directeur de l’école professionnelle de sport de Kharkiv, il nous accueille en plein milieu de la forêt, dans le nord de la ville, rue Frontova.
Une bonne partie de l’établissement est détruite. « Trois roquettes ont visé notre centre, qui forme de nombreux champions olympiques et paralympiques en natation synchronisée, tir à l’arc, gymnastique. Heureusement, lorsque le missile a détruit tout le deuxième étage, les étudiants étaient au rez-de-chaussée », témoigne-t-il devant le toit arraché. En 2022, l’armée russe est venue jusque dans cette partie de la ville.
La frontière se situe à environ 35 kilomètres. « On reconstruira après la guerre. Ce sera notre acte de résistance. Rien n’est impossible. Tous les jours, nous essuyons des bombardements. Il faut dire que les combats se rapprochent sans cesse et le front se trouve désormais à une trentaine de kilomètres. Mais on continue à vivre, à rire, à enseigner, à jouer », sourit Igor Prigodko.
« Doit-on sacrifier encore et encore notre avenir ? »
Sur l’immense place de la Liberté, l’une des plus vaste d’Europe, les étudiants pressent le pas pour se rendre à l’université et se protéger d’une forte pluie. Une statue de Vassili Karazine les accueille devant l’entrée du bâtiment à l’architecture soviétique. Kharkiv vient de célébrer les 220 ans de l’inauguration de l’université, le 29 janvier. Cours en ligne, classe dans des abris : après trois années de guerre, les jeunes Ukrainiens se sont adaptés afin de poursuivre leur cursus. Avec ces nombreuses facultés, la ville demeure un des principaux centres universitaires ukrainiens.
« Nous sommes tous des victimes de cette agression russe : les réfugiés, les soldats, les habitants. Mais doit-on sacrifier encore et encore notre avenir ? Le sang a assez coulé. Mais je reste optimiste, ce peuple a su résister et se relèvera. Seulement, aujourd’hui, les gens semblent fatigués. Après le choc en 2022, l’espoir en 2023, les difficultés en 2024, cette nouvelle année marque un tournant avec une lassitude réelle et une résignation », analyse la sociologue Olena Muradyan.
Au premier étage de l’université, un mémorial a été dressé pour la cinquantaine de morts connus, essentiellement des hommes. La deuxième ville d’Ukraine se prépare à entamer une quatrième année de guerre. Les centaines de milliers d’habitants – 1,4 million avant février 2022 – semblent de plus en plus marquées par les combats sans fin depuis l’invasion russe. Au nord-est, dans le quartier Saltivka, des tas de gravats au pied de barres d’immeuble rappellent les moments sombres.
Sur la rue Lesia Serdiuka, les forces russes ont été repoussées en mai 2022 vers la périphérie de la ville. Depuis, ce quartier, l’un des plus densément peuplé avec ses 400 000 habitants avant l’agression russe, se reconstruit. Avec la nouvelle offensive lancée par Moscou en mai 2024, les bombardements ont été effroyables sur cette zone. Sur la rue, le centre commercial Epicenter a été touché par une frappe provoquant la mort d’une vingtaine de personnes. Il a été complètement déblayé.
Des écoles souterraines
« Après chaque bombardement, les équipes municipales, les pompiers, les services déblayent et reconstruisent rapidement afin d’effacer les stigmates de la guerre. C’est important pour le moral », nous éclaire Maksim, qui dirige une usine. Malgré les tirs quotidiens, la vie a lentement repris. De nombreux résidents commencent à regagner leur logement en partie refait. « Les gens reviennent faute d’autres possibilités. Certains y voient un acte de résistance. D’autres sont des réfugiés venant des villes annexées autour de la zone de Pokrovsk, d’Oukraïnsk… », poursuit Maksim.
Une famille se promène le long de l’avenue Soumska en direction du parc Chevchenko. Deux femmes tirent une poussette malgré les sirènes qui retentissent. À Kharkiv, elles semblent parfois ne jamais s’arrêter de jour comme de nuit, ponctuées par des explosions. « Malgré ce contexte, l’avenir passe par l’éducation », estime une enseignante, Olena Feduvna, qui salue « la construction de multiples écoles souterraines depuis septembre 2023 à l’initiative du maire, Igor Terekhov. Cela permet aux enfants de retrouver une scolarité à peu près normale et une vie sociale ».
Un nouvel établissement vient d’ouvrir fin janvier avec une capacité d’une vingtaine de salles sans fenêtre, éclairée par des lampes diffusant une lumière naturelle. Le gel des aides décrété par Donald Trump durant quatre-vingt-dix jours et la suppression de l’USaid (Agence états-unienne pour le développement international) aura des impacts sur ce type de projets, car l’organisation participait à leur financement.
Sur le même thème
Pokrovsk accapare les conversations. La situation se complique chaque jour face à la progression de l’armée russe. « Nous avons réussi à évacuer le maximum de personnes », raconte Denis, un bénévole qui multiplie « les coups de main : repas, évacuation, fournitures… Si la solidarité ne faiblit pas, on ressent la fatigue. Les gens sourient de moins en moins. L’inquiétude grandit pour ceux qui se trouvent encore au front depuis trois ans. Forcément, on a davantage de doutes à imaginer la victoire », estime-t-il alors qu’il avait participé à la défense de la ville, en 2022.
À l’orée de cette quatrième année, de nombreux soldats interrogés confirment une certaine lassitude. « Vous savez, la plupart du temps, on ne fait qu’attendre. On reste en position et, d’un coup, les attaques reprennent. On se cache en restant sur notre zone où on se défend », raconte Sergueï, qui faisait partie des forces spéciales. À 53 ans, il est redevenu civil après avoir perdu sa main lors d’un bombardement qui lui a fait subir une grave commotion.
« Mais j’ai de la chance d’être encore vivant. La plupart des soldats avec qui j’étais ont été blessés ou tués. Désormais ce sont mes frères. On a tout partagé. Mais je suis agacé par certains commandants et leurs décisions. On manque de bons officiers. Et nous ne devrions pas forcer les gens à se retrouver sur le front. C’est contreproductif. Mieux vaut qu’ils travaillent en cuisine, à la logistique », juge-t-il entre deux crises d’épilepsie.
Oleg1, la trentaine, lui, n’en peut plus et « promet de quitter bientôt son bataillon. Que d’autres me remplacent, j’ai déjà eu suffisamment de chance de survivre. Nous, petite Ukraine, avons réussi à résister à une des plus importantes armées avec des effectifs bien supérieurs. Regardez à Pokrovsk, Kramatorsk, Koupiansk. »
« La priorité est d’arrêter les combats »
Sur la route qui nous emmène de Kharkiv à Krivyï Rih, la logistique militaire est plus visible. Elle longe la ligne du front de l’est, et sur chaque pont un détachement militaire surveille les flux et l’espace aérien. Aux principales intersections et périphéries urbaines, des zones de contrôle sont installées. De Dnipro à Krivyï Rih, le secteur métallurgique domine cet immense bassin industriel.
Usines, mines de fer, la ville de Krivyï Rih s’étend sur plusieurs dizaines de kilomètres au fur et à mesure de son expansion. Depuis 2022, les habitants n’échappent pas aux bombardements et aux drones. L’un des sites stratégiques demeure le combinat Kryvorizhstal, racheté par ArcelorMittal en 2005. « Ça demeure notre fierté. J’y ai travaillé quinze ans, témoigne Sacha, qui a ensuite rejoint l’armée et la police. Près de 20 000 personnes y travaillent. Avec les mobilisations et l’exil des familles les plus riches, l’usine tente de maintenir son activité. »
Juste à côté, l’impact des missiles est visible. La priorité pour l’avenir de l’Ukraine ? « Arrêter cette guerre. Nous disposons d’une formidable force de travail, une jeunesse éduquée, des ingénieurs, on reconstruira des usines. Il faut stopper cette agression russe. Trop de sang a été versé pour des territoires. Mais il faut que nos dirigeants réfléchissent à l’après : développer les secteurs sociaux et de la santé, prévoir un énorme besoin dans le bâtiment, produire des engins. Cela doit se faire avec nos moyens. Aujourd’hui, nous constatons que nos quelques richesses sont déjà sur le point d’être spoliées. Forcément notre industrie, notre agriculture, nos terres, nos minerais attirent les vautours », analyse-t-il, lui qui a rejoint la formation politique de gauche Sotsialnyi Rukh (Mouvement social).
Le président ukrainien, originaire de la région, est clairement visé. Depuis plusieurs mois, Volodymyr Zelensky a décrété qu’en échange d’un soutien militaire et financier Kiev accepterait une « exploitation commune des ressources stratégiques » de son pays : uranium, titane, lithium, graphite. Une possibilité que le nouveau président des États-Unis, Donald Trump, a rapidement acceptée le 3 février : « Nous cherchons à conclure un accord avec l’Ukraine pour qu’elle sécurise ce que nous lui donnons avec ses terres rares et d’autres choses. »
Sur le même thème
Dans la capitale, à quelques mètres de la station de métro Lukianivska, bombardée à la mi-janvier, le marché n’a pas fermé. Sur les étals, les produits restent abordables : 35 hrivna le kilo de pommes, 100 hrivna le kilo de mandarines, 68 hrivna les six œufs. L’essence coûte 60 hrivna le litre – 100 hrivna valent 2,3 euros.
« Avec un salaire moyen de 350 euros et des retraites autour de 250 euros, l’inflation et les taxes pour la guerre pèsent de plus en plus sur les ménages », observe le responsable adjoint de la Confédération des syndicats libres d’Ukraine (KVPU), Petro Tuley. La loi martiale, les impôts pour la guerre, les réformes libérales : tout a été accepté pour la défense du pays. « Mais la précarité et la productivité extrêmes ne peuvent devenir la norme, comme le souhaiteraient le gouvernement et ses créanciers », prévient-il. Une casse sociale dont plusieurs entreprises ont déjà essayé de profiter. Récemment, l’entreprise d’État Lamella, spécialisée dans la production de meubles dans l’oblast de Transcarpatie, a souhaité embaucher 160 travailleurs bangladais via le ministère des Affaires étrangères.
« Je n’ai pas envie de devoir fuir encore une fois »
Dans l’immense forêt autour d’Oboukov, l’hôpital accueille un bâtiment modulaire qui sert de centre de rééducation. À une quarantaine de kilomètres de la capitale, ce lieu permet la réhabilitation des soldats et des civils blessés. « Kinésithérapie, ostéopathie, psychologues, la volonté est de reconstruire le corps et l’esprit. Cela permet de les sortir de leur isolement, d’évoquer leur traumatisme et de les remettre sur pied… », détaille la responsable Anna Tsirat. L’un des employés, Mikola, est lui-même revenu blessé et porte une prothèse à la jambe.
« J’ai pu me former et découvrir un métier utile qui me permet d’être en contact avec des soldats. On échange sur nos expériences », déclare-t-il. Devant la réussite de ce projet, la directrice de l’hôpital multidisciplinaire d’Obukhiv, Oksana Fetisenko, espère que « d’autres ouvriront : cela favorise leur retour dans la société après des blessures physiques et psychologiques. Il faut briser leur solitude », estime-t-elle. Si les chiffres des pertes restent cachés, plusieurs services de renseignements occidentaux estiment à près de 500 000 les pertes (tués, blessés et disparus) côté ukrainien et 600 000 côté russe.
Dans une Ukraine qui souhaite majoritairement la fin des combats, les conditions d’une paix éventuelle restent importantes. Elle divise aussi ceux à l’arrière et ceux qui sont près de la ligne de front. Dans le Donbass, les gens ne veulent pas finir annexés. « À Kiev ou à Lviv, ils n’ont pas peur. Mais, je n’ai pas envie de devoir fuir encore une fois avec mon fils. Il est déjà suffisamment traumatisé par cette guerre », estime Svetala, qui vit à Krivyï Rih.
« Face à ce défi, il faudra faire société commune. Le peuple a donné et n’acceptera plus la corruption, les inégalités. Car nos fils sont allés combattre, pas ceux issus de la classe dominante. L’État aura un devoir pas seulement de mémoire mais de garant vis-à-vis de leurs sacrifices. Nous serons là pour y veiller », prévient Yuri Samoilov syndicaliste et dirigeant de Sotsialnyi Rukh. Après trois années de guerre, pour les Ukrainiens, 2025 doit déboucher sur la fin des combats.
- Le prénom a été modifié ↩︎
/image%2F0556177%2F201304%2Fob_439f69615beac750bbcd0ab255c77987_cerises2.jpg)


