Après avoir annoncé une « débureaucratisation à tous les étages », le nouveau ministre de la Fonction publique, Guillaume Kasbarian, s’apprête à relancer le projet de loi Guerini, dénoncé par les syndicats. Pour l’historienne Claire Lemercier ces annonces laissent présager une poursuite du démantèlement des services publics.
le 22 octobre 2024
Fusions, suppressions de postes, « simplification à tous les étages », débureaucratisation, relance du projet de loi Guerini prévoyant primes au mérite et facilitation des licenciements… Le gouvernement Barnier a distillé sa feuille de route pour la fonction publique, sur fond de restrictions budgétaires d’une ampleur inédite.
Pour l’historienne Claire Lemercier, coautrice de la Haine des fonctionnaires (avec Julie Gervais et Willy Pelletier, éditions Amsterdam), ouvrage qui démonte les mécanismes à l’origine d’une « convergence des haines » à l’encontre des agents, ces annonces augurent de la même politique dominée par les injonctions du new public management. Au-delà de leur échec, ces orientations libérales, fondées sur une logique de rationalisation, externalisation et dématérialisation, ont un coût financier et humain dont agents comme usagers paient déjà le prix fort.
Michel Barnier a annoncé vouloir des suppressions de postes de fonctionnaires et la fusion de services publics. Que vous inspirent ces mesures ?
Claire Lemercier
Historienne
On est dans la continuité directe des réformes entreprises ces vingt dernières années. Parmi elles, la RGPP (révision générale des politiques publiques – NDLR) sous Nicolas Sarkozy avait déjà pour objectif le non-remplacement d’un départ à la retraite sur deux. Très clairement, elle a créé plus de précarité sans pour autant générer d’économies substantielles. Les missions exercées par ces fonctionnaires s’étant avérées utiles, ils ont été remplacés par des contractuels. Or ces recrutements ont un coût pour l’État, qui doit notamment verser des indemnités de précarité. Quant aux fusions, c’était également le grand mot d’ordre de la RGPP.
Avec un recul de plus de quinze ans, force est de constater que toutes ces réformes imposées sous couvert de supprimer de supposés doublons n’ont pas fait la preuve de leur capacité à améliorer les services publics. Elles ont plutôt désorganisé les conditions de travail pour les agents. Concernant les regroupements de services territoriaux entre communes, départements ou régions, on a bien vu leur résultat : un éloignement des services publics pour de larges pans de la population.
En réalité, l’exécutif use d’une rhétorique qui tourne à vide, à grand renfort de mots-clés : « fusions », « trop de fonctionnaires », « débureaucratisation », mais ne propose aucun exemple de gisements d’économies possibles. Ce serait d’ailleurs impossible car, sur le terrain, les fonctionnaires disent déjà être à l’os. Et là, le projet est clairement de s’attaquer à l’os.
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Le nouveau ministre de la Fonction publique entend relancer le projet de loi Guerini, malgré le rejet unanime des syndicats. Comment interprétez-vous cette décision ?
Guillaume Kasbarian (successeur de Stanislas Guerini au poste de ministre de la Fonction publique – NDLR) fait partie de ces macronistes historiques, souvent issus d’écoles de commerce, qui ont beaucoup travaillé en entreprise, et portent cette idée presque identitaire selon laquelle le public devrait fonctionner comme le privé, en particulier du point de vue des ressources humaines. Cela se traduit par une haine du concours, des catégories, de l’avancement à l’ancienneté. L’idée selon laquelle le public n’a pas vocation à fonctionner de la même façon que le privé, ni à enrichir des actionnaires, leur est parfaitement étrangère.
Le projet de loi Guerini, qui prévoyait notamment la mise en place de primes au mérite, une facilitation des licenciements et une suppression des catégories, accrédite par ailleurs les vieux clichés sur les fonctionnaires supposés paresseux et peu méritants. Or, les statistiques montrent que le temps de travail dans la fonction publique est plus élevé que dans le privé, que les horaires atypiques et les maladies professionnelles y sont par ailleurs monnaie courante. En outre, les procédures de facilitation des licenciements pour insuffisance professionnelle existent déjà.
Elles concernent généralement des personnes souffrant de maladies physico-psychiques. Quant aux primes au mérite, une profusion de travaux de sociologie et d’économie appliquées montrent qu’elles ne sont pas un bon relais de motivation et sont sources de discriminations, les managers ayant tendance à favoriser des profils à leur image.
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Dans votre livre, vous évoquez une « convergence des haines » à l’encontre des fonctionnaires que vous mettez en lien avec les réformes de la fonction publique. Quels en sont les ressorts et comment en sortir ?
Nous tentons dans ce livre de démonter les mécanismes de ce qu’on appelle la « convergence des haines ». Elle s’exprime d’abord à travers les réactions virulentes des usagers, face à la fermeture d’une gendarmerie, les temps d’attente aux urgences, etc., toutes ces défaillances résultant des politiques successives qui, aujourd’hui, empêchent les agents d’accomplir correctement leurs missions.
Mais à cette haine s’ajoute celle des hauts fonctionnaires influencés, à travers leur formation et le discours politique ambiant, par l’esprit du new public management, en vogue depuis les années 1980, qui les incite à mépriser leurs subordonnés. La sous-traitance d’une grosse partie de la réflexion d’État aux cabinets de conseil, qui représente des dépenses en pure perte, en est une des illustrations les plus manifestes.
Il s’agit aujourd’hui d’en finir avec cette croyance absurde que le recours au privé coûtera moins cher et sera forcément plus efficace. Il faut aussi remettre la notion de besoins au centre de la réflexion sur les services publics. À rebours de tous les discours actuels, selon lesquels les services publics, c’est vieux, c’est poussiéreux, et ça ne répond pas aux défis d’aujourd’hui, il faut considérer que le statut était une idée neuve en 1946, c’était une idée neuve en 1983, ça peut être une idée neuve aujourd’hui aussi. Prenons le temps de voir les besoins de la population, en gardant à l’esprit cette question : si l’objectif des services publics n’est pas la rentabilité, alors quel est cet objectif ?
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