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Au pied des tours, « l’écœurement »

La campagne vue de... Vaulx-en-Velin, une des villes les plus pauvres de France, est aussi une de celles qui votent le moins. Pour les habitants, la politique est à des kilomètres de leurs préoccupations.

Publié le
Mardi 22 Février 2022
Le centre commercial du quartier de la soie de cette ancienne cité ouvrière est entouré d’immeubles et de friches. Nicolas Liponne / hans lucas
Le centre commercial du quartier de la soie de cette ancienne cité ouvrière est entouré d’immeubles et de friches. Nicolas Liponne / hans lucas
 
 

Vaulx-en-Velin (Rhône), envoyé spécial.

«Arrêtez de faire comme si ça ne vous concernait pas ! Vous n’avez rien compris, les frères ! » Derrière ses poivrons, Mohammed, visiblement galvanisé par la présence de journalistes, harangue sa clientèle. « Fabien Roussel, les Jours heureux ? Vous pouvez rester. Mélenchon ? Vous pouvez rester. Zemmour ? C’est nein ! » Les passants regardent le commerçant gesticuler, entre indifférence et amusement. Ce mercredi, c’est jour de marché dans le quartier du Mas du Taureau, à Vaulx-en-Velin (Rhône). Le ciel gris, menaçant, épouse les teintes des blocs d’habitations en béton qui enserrent les échoppes. Ici, l’élection présidentielle paraît bien loin. La primaire populaire, les polémiques Twitter et le brouhaha du microcosme politique, encore plus.

Bienvenue dans l’un des quartiers les plus abstentionnistes d’une des villes les plus abstentionnistes de France. Aux régionales de juin 2021, seuls 12,6 % des Vaudais s’étaient rendus aux urnes. L’année d’avant, la maire socialiste Hélène Geoffroy avait été réélue « triomphalement » avec 44 % des suffrages – en réalité, en prenant en compte l’abstention, un inscrit sur dix à peine lui avait donné sa voix. Pourtant, ce ne sont pas les sujets politiques qui manquent, dans cette ville de 53 000 habitants jouxtant le nord-est de Lyon, dont elle est séparée par le Rhône. Un tiers de la population vit en dessous du seuil de pauvreté (moins de 1 040 euros par mois), selon l’Insee. Sur une seule semaine, la presse locale fait état de logements insalubres, de trafic de cocaïne, des difficultés de Pôle emploi à trouver des chômeurs qualifiés pour des postes qui restent à pourvoir. Ou encore de feux d’artifice tirés sur des CRS – un rappel des fortes tensions qui agitent la commune, théâtre de violentes révoltes de la jeunesse en octobre 1990, puis en 2005.

Résignation et défiance, un cocktail mortel pour la participation

Mais le sentiment d’inertie, la résignation et la défiance, ou parfois simplement le désintérêt, forment un cocktail mortel pour la participation. Il y a ceux qui pensent que la politique ne peut pas changer leur vie. Comme Karim : « Droite, gauche, ça fait quarante ans qu’on me fait le coup, et rien ne change, s’agace ce commerçant en balayant le sujet d’un revers de la main.  Comment voulez-vous leur faire confiance ? Les types touchent 15 000 euros par mois, qu’est-ce qu’ils savent de ce qu’on vit ? » Il n’ira pas voter, assurant que, « de toute façon, ça ne sert à rien, ce sont les multinationales qui gouvernent ». « Les politiciens, ils ne m’intéressent pas. Je préfère mes carottes et mes navets », renchérit Nacer, hilare, derrière l’étal d’à côté.

D’autres pratiquent une forme d’autocensure, ne s’estimant pas capables : « Vous savez, ces choses-là, moi, je ne connais pas bien », s’excuse presque Nadia, emmitouflée dans sa doudoune violette. Elle n’ira « sans doute pas voter » et d’ailleurs ne se souvient pas pour qui elle a voté en 2017, ni si elle s’est bien rendue aux urnes. Elle évoque en revanche volontiers sa situation : en assurant des missions de nettoyage en milieu hospitalier, elle touche environ 600 euros mensuels, « 900 les bons mois ». « Je travaille dans le déchet, mais il n’y a rien de déshonorant, et c’est mieux que le chômage », ajoute-t-elle. Chez Gaétan, la désillusion et le dégoût dominent. « On ne parle pas assez de la justice, de l’humain ! tance ce retraité d’une usine d’aluminium. Regardez Orpea, même dans les Ehpad on maltraite les vieux ! » Pour lui, ce sera en l’état un bulletin blanc, car « aller voter est un devoir », mais « Macron ou un autre, ce sont les mêmes ».

Si les remous de la campagne laissent indifférents la plupart des habitants rencontrés, les saillies racistes et islamophobes d’Éric Zemmour sont, elles, bien rentrées dans les têtes. A fortiori dans les quartiers du Mas du Taureau ou encore de l’Écoin, où vit une importante communauté issue de l’immigration nord-africaine. « On n’entend parler que d’islam, des musulmans, au lieu de parler de pouvoir d’achat, de travail, soupire Abdelkarim, électricien retraité . Cela fait soixante-deux ans que je vis en France, j’y suis né, et on me fait toujours sentir comme si je n’étais pas chez moi ici. » Pour lui, ce sera « Mélenchon au premier tour, Macron au second, même face à Mélenchon ». Une contradiction qu’il explique ainsi : « Macron a la stature d’un chef d’État, pas Mélenchon. Avec Macron, on ne s’est pas élevés, mais on ne s’est pas écroulés. » Pour Nora, « Zemmour est un fou qui veut tout interdire ». « Inch’Allah, Macron repasse », adjure cette serveuse de confession musulmane : « Il n’a pas eu de chance pendant ce mandat, il s’est tapé les gilets jaunes, le Covid… »

Ils sont plusieurs à faire part du sentiment d’absence d’alternative crédible au président sortant. La décomposition politique et l’effet de vide ont fait leur œuvre. Louise (1) est femme de ménage, elle vit en dessous du seuil de pauvreté : « Le gouvernement ne fait rien pour nous, les pauvres », déplore-t-elle. Pourtant, elle mettra quand même un bulletin Emmanuel Macron dans l’urne, « si (elle) vote » : « Il se fiche de nous, mais les autres sont sans doute pires ! » croit-elle savoir. Quels autres ? « J’avoue que je ne sais pas trop qui sont les candidats, à part Marine Le Pen et Éric Zemmour. » Même discours chez Annie-Claude, employée pour le grossiste alimentaire Metro. Son sujet, c’est la réforme des retraites voulue par la Macronie, suspendue à un potentiel second mandat et qui l’inquiète beaucoup. Pourtant, elle votera pour le chef de l’État : « Il s’est bien débrouillé dans la crise : il est à la hauteur, les autres ne le sont pas. »

Dans le quartier de l’ÉCOIN, il n’y a guère que les communistes qui tractent

Il faut dire que les « autres » semblent absents, à Vaulx-en-Velin. Dans le quartier de l’Écoin, le lendemain, il n’y a guère que les communistes qui tractent. Les rares affiches sont estampillées PCF, Lutte ouvrière ou Christiane Taubira. À l’entrée du marché, les militants de Fabien Roussel ont déployé un dérouleur à l’effigie de leur candidat. Paul Boghossian aborde les passants en essayant d’opposer à « la rengaine de l’écœurement » le programme des Jours heureux : « Leur souci, c’est l’immédiateté. L’élection présidentielle arrive tard dans la vie des gens, il faut d’abord penser à payer les factures et remplir le frigo. » Mais le communiste, candidat suppléant aux législatives dans la circonscription, ne se démonte pas : « Il se passe quelque chose, il y a une cote de sympathie pour Fabien Roussel, le tractage est plaisant. » Il faut dire que le PCF est sans doute mieux identifié ici qu’ailleurs, dans cette cité de l’ex-banlieue rouge lyonnaise, que le parti a dirigée de 1944 à 2014. La Tase, l’usine de viscose du quartier de la soie, au sud de la ville, employait jusqu’à 3 000 salariés avant de fermer en 1980. Ne demeurent aujourd’hui que les locaux, classés monuments historiques. Les friches alentour se recouvrent désormais d’immeubles de bureaux, dans le but d’y attirer des entreprises. Reste, malgré la perte du tissu ouvrier et la faible participation, un vrai potentiel électoral à gauche : en 2017, Jean-Luc Mélenchon réunissait 38,5 % des voix au 1er tour.

Les militants PCF se concentrent donc sur les préoccupations principales des Vaudais : le niveau des salaires et la sécurité. Wejdene (1) s’arrête à leur hauteur. Femme de ménage, elle est algérienne et ne peut donc pas voter. Mais elle trouve important de prendre le temps de discuter des problèmes du quartier : « Ici, ce sont les jeunes qui courent derrière les policiers, qui leur tirent dessus avec des feux d’artifice. Il faut protéger la police pour qu’elle nous protège : je m’inquiète pour mon fils à chaque fois qu’il sort. Vous avez vu ce qu’il s’est passé avec l’école ? » Le 9 février, le directeur de l’école primaire Anton-Makarenko a découvert des graffitis haineux et menaçants à son encontre. Quelques jours avant, des projectiles avaient été lancés contre la façade de l’établissement. Principaux suspects : une bande de dealers, qui ont établi leur point de vente juste à côté de la sortie des élèves, et que le directeur aurait tenté de chasser. « Quand tu parles aux gens des trafiquants qui empoisonnent leur vie, des transports qui mettent deux heures pour se rendre ailleurs en banlieue, des intérims sans fin, là les gens percutent », observe Nans. À 34 ans, cet ouvrier partage son temps entre son travail industriel et son engagement au PCF. Il ironise sur les autres candidats de gauche : «  Cela ne leur dit rien quand on leur parle de quinoa, d’Ukraine ou de droit à l’euthanasie… Ils ne veulent pas mourir dignement, mais vivre dignement. » 

(1) Les prénoms ont été modifiés.
Tag(s) : #démocratie
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