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Sur l’Europe, des gauches « irréconciliables » ?
Mardi 18 Janvier 2022

Au second plan de la présidentielle, l’UE est pourtant au cœur des fractures à gauche. Avec une question majeure : peut-on mener un programme de rupture avec le néolibéralisme dans le cadre européen ?

 

Premier jour de l’année, première polémique. Il aura suffi d’un drapeau bleu étoilé flottant sous l’Arc de triomphe, afin de marquer le début des six mois de la présidence tournante de l’Union européenne par la France, pour que la gauche (re)donne à voir ses profondes divisions. L’affaire, de l’ordre du symbole, est anecdotique. Mais, derrière, ce sont bien deux récits antagonistes sur l’UE qui s’affrontent, au risque de la caricature : « L’Europe, c’est la paix » contre « l’Europe, c’est l’austérité ». éclipsé par les préoccupations nationales et deux années de pandémie, le débat sur l’avenir de l’Europe, et la place de la France en son sein, apparaît alors comme fondamental pour s’y retrouver dans l’offre politique à gauche.

« La question européenne est transversale au clivage gauche-droite et renvoie à d’autres clivages fondamentaux à gauche, rappelle Emmanuelle Reungoat, maîtresse de conférences en science politique à l’université de Montpellier. Que ce soit le rapport au souverainisme, l’opposition ou non au système économique libéral, ou encore la place du peuple dans la démocratie. » Avec toutefois quelques convergences, comme la nécessité d’en finir avec la règle des 3 % de déficit public. Règle allègrement piétinée avec la pandémie, ce qui montre que les lois de Bruxelles ne sont pas immuables. Donc, qu’une autre politique européenne est possible. Le débat se pose ainsi : faut-il rompre avec le logiciel libéral ? Si c’est oui, peut-on le faire dans le cadre européen actuel ? Si c’est encore oui, comment infléchir les orientations politiques et économiques de l’UE ? « C’est une ligne de clivage importante, qui explique qu’il y ait plusieurs offres politiques à gauche pour 2022, pose l’eurodéputée France insoumise Manon Aubry.  Il y a une gauche lucide sur les limites actuelles des règles européennes pour réaliser un programme de transformation sociale, et une gauche du renoncement. Il faut que les partis de gauche disent comment ils s’y prennent pour dépasser les blocages qui ne manqueront pas d’advenir au niveau européen. Sans quoi, on aura les mêmes renoncements que sous le quinquennat Hollande. »

La désobéissance, à défaut de la menace du Frexit

En attendant que le serpent de mer de l’Europe sociale prenne forme, comment faire ? À la FI comme au PCF, un mot d’ordre : le programme d’abord. Côté communistes, le candidat Fabien Roussel prône une « Europe de la coopération entre nations souveraines ». « Nous voulons sortir de l’Europe de la “schlague”, qui nous impose ses vues libérales en écrivant de nouveaux traités, détaille son directeur de campagne, Ian Brossat. D’ici à ce que l’UE change, nous appliquons notre programme indépendamment des traités actuels. » Traduction : si la Commission européenne fait grise mine face aux nationalisations des secteurs stratégiques que propose Fabien Roussel, le PCF ignorera Bruxelles.

Cette stratégie a un nom, et même un anglicisme, « opt-out » (option de retrait). C’est ce que revendique aussi la France insoumise, qui a adouci son discours en la matière. En 2016, Jean-Luc Mélenchon illustrait sa stratégie du « plan A/plan B » par cette formule : « L’Europe, on la change ou on la quitte. » Autrement dit : la FI assumait une potentielle sortie de l’UE. Ça, c’était avant. « Renationaliser le fret, garder dans le giron public les barrages, sanctionner les paradis fiscaux européens… tout ça, vous ne pouvez pas le faire dans le cadre actuel, développe Manon Aubry. Mais on a plusieurs outils pour faire pression : politique de la chaise vide, chantage au budget, veto sur les accords de libre-échange… » La cartouche de la désobéissance, à défaut de la menace du Frexit.

L’hypothèse d’une sortie ne séduirait de toute façon pas l’électorat, avance le politologue Antoine Bristielle : « Une majorité des Français est contre. En réalité, les électeurs très europhiles ou à l’inverse “frexiteurs ” sont minoritaires. Il y a soit un scepticisme modéré, soit un contentement distant vis-à-vis de l’UE. » Aucun candidat à gauche ne parle donc de la quitter. Même Arnaud Montebourg, autoproclamé « Monsieur Souveraineté », ne s’y risque pas : « Il est parfaitement possible de défendre notre intérêt national sans quitter l’UE, à la condition d’en avoir la volonté politique. »

Les Verts ne cachent pas leur ADN européiste

Chez la gauche eurocritique, l’Union européenne est donc devenue un carcan qu’il ne s’agit plus de quitter, mais de contourner en attendant de le réformer. Une position qui agace la gauche plus « euro-compatible », écologistes et socialistes en tête. Le PS appelle à « jouer le jeu » de l’Europe, tout en prônant des règles budgétaires assouplies et un « agenda social européen »  : « On regarde l’UE telle qu’elle est. C’est une construction qui nous convient, qu’on veut améliorer, appuie Sylvie Guillaume, porte-parole d’Anne Hidalgo. Il faut être en capacité de réunir des majorités pour sortir de la mainmise des forces libérales sur les décisions européennes. » Idem chez EELV. « Il y a une partie de la gauche qui ne voit pas l’Europe comme un espace démocratique à exploiter, alors que pour les écologistes, c’est un cadre qu’il faut absolument investir, où il faut gagner des batailles politiques », abonde Mélanie Vogel, sénatrice et porte-parole de Yannick Jadot. Les Verts ne cachent pas leur ADN européiste, le chef du parti, Julien Bayou, étant favorable à un « saut fédéral », soit un transfert de davantage de compétences vers l’échelon européen. Et de fustiger les stratégies d’« opt-out » : « Pas d’Europe à la carte, on doit respecter l’état de droit et la démocratie européenne. »

Mais de quelle démocratie parle-t-on, précisément ? Admettre que certaines décisions se prennent au niveau européen suppose qu’une majorité, non pas seulement des Français, mais aussi des Européens, y consente. Or, là où l’État-nation constitue un cadre démocratique identifié, ce n’est pas le cas de l’UE. Il n’existe aucun espace public où le peuple espagnol débattrait avec le peuple lituanien ou maltais des grandes orientations politiques du Vieux Continent. Le Parlement européen ayant un rôle restreint, ce sont pour l’essentiel les États qui négocient entre eux, et souvent sans contrôle démocratique sur lesdites négociations. La démocratisation de l’UE, voilà un sujet dont on aimerait entendre un peu plus parler au cours de la présidentielle.

Tag(s) : #Union européenne
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