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« Il n’y a pas un seul féminisme, mais des mouvements féministes »
Lundi 8 Mars 2021

Se replonger dans le passé, riches des questions soulevées dans le présent : c’est la démarche sociohistorique mise en œuvre par trois chercheuses, autrices de Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours (1). Entretien.

 

FLORENCE ROCHEFORT MICHELLE ZANCARINI- FOURNEL BIBIA PAVARDHistorienne au CNRS Historienne à l’université Lyon-I Historienne à l’université Paris-II

Vote des femmes au début du XXe siècle, égalité des salaires dans l’entre-deux-guerres, violences sexuelles dans les années 1970 : les mouvements féministes se sont-ils concentrés sur certaines questions suivant les époques, et se mêleraient-ils aujourd’hui ?

FLORENCE ROCHEFORT Il y a des questions prioritaires qui permettent de rassembler des forces politiques. Souvent, elles font a posteriori écran à la diversité et à la richesse des questionnements, notamment en termes de genre, de sexualité ou du corps. Mais le « s » de féminismes n’a pas empêché des points communs minimaux et des actions communes. Un mouvement dynamique collectif autour d’une revendication peut fonctionner. Cela ne doit pas effacer les questions posées autour de l’éducation, du travail, du corps, des rapports conjugaux, de la santé, de la sexualité… Ainsi, les féministes ont très tôt dénoncé la violence conjugale, le viol conjugal, l’impunité des maris qui battent leurs femmes ou même qui les tuent lors d’« adultères », pris en flagrant délit, au domicile conjugal. Ces questions étaient fondamentales, même si, dans la dynamique politique, ce sont les droits civils, puis les droits politiques, puis l’avortement, la contraception, la violence, qui ont dominé tour à tour la scène de la mobilisation collective. Aujourd’hui, nos étudiantes et étudiants ont une vision un peu caricaturale des féminismes du XIXe siècle et du début du XXe, qui n’auraient réclamé que l’égalité des droits. Or, il faut saisir dans la démarche et les discours féministes l’ampleur de la subversion de genre qui est fondamentale, même sous la Révolution française.

Michelle Zancarini-Fournel Il n’y a pas un seul mouvement féministe. Il y a des féministes, des mouvements féministes, qui ne partagent pas toujours les mêmes revendications. Nous pouvons trouver au même moment, dans la même période, des revendications très différentes. Par exemple, à la fin du XIXe siècle, certaines protègent la maternité, sont pour la protection sociale, alors que d’autres revendiquent le droit au travail pour toutes et de façon libre, sans protection spécifique en tant que mère. Il n’y a pas d’unité des féminismes, qui changent selon les périodes.

On a souvent critiqué l’origine sociale des militantes féministes, les caricaturant en « femmes blanches bourgeoises ». Or, vous évoquez dans votre livre le rôle des femmes dans la Commune, la négritude au féminin, les féministes antillaises après 1945, la multiplicité des origines sociales dans le mouvement des années 1970. Pourquoi cette image reste-t-elle ?

FLORENCE ROCHEFORT L’histoire du féminisme doit toujours être rapportée à une perception biaisée de son discours, avec des forces d’opposition, d’obstruction, qui vont de l’extrême droite à l’extrême gauche. Il existe toujours des alliés, mais ceux-ci sont des dissidents de leur propre famille de pensée ou d’appartenance politique. Nous insistons sur le « s » de féminismes et déconstruisons la formule de « féminisme bourgeois », forgée pour dénigrer toute action autonome. Ce qui n’empêche qu’il existe des bourgeoises féministes évidemment. Les oppositions internes sont fortes et la réduction du pluralisme à une seule voie possible, ou à un seul type d’expression revient à nier la légitimité de certains courants. Bien sûr, ces divisions ne sont pas propres aux féminismes, mais la diversité constitutive et l’ampleur des champs d’intérêt, de la politisation du privé à l’antisexisme dans tous les domaines, rendent les oppositions plus fréquentes.

Michelle Zancarini-Fournel Ce sont des mots d’ordre qui ont été portés d’abord par des syndicalistes, par certains membres de l’Association internationale des travailleurs, par le Parti socialiste avant 1914, et le PCF après. C’était une manière de dire : si le féminisme est bourgeois, ce n’est pas une revendication principale à mettre en avant, mais un combat secondaire par rapport à d’autres préoccupations politiques. Longtemps, on a oublié des figures de féministes ouvrières : Gabrielle Petit (1860-1952), féministe, antimilitariste et anarchiste ; la syndicaliste Jeanne Bouvier, qui a écrit ses mémoires en 1936 ; les saint-simoniennes des années 1830, qui étaient couturières, institutrices… Il y a toute une série de figures « prolétariennes », qui ne correspondent pas à l’image qu’on dresse souvent. Et encore aujourd’hui, des arguments sont avancés pour dire que les féministes sont des bourgeoises. Alors qu’il y a des féministes dans le monde ouvrier, chez les employées, dans le précariat, etc.

L’opposition entre les courants dits « universalistes » et « intersectionnels » revient en force. Pouvez-vous nous les expliquer ?

FLORENCE ROCHEFORT L’universalisme, c’est l’idée que tous les humains ont des droits naturels, parce qu’ils appartiennent à une humanité commune. L’intersectionnalité peut être définie comme l’enchevêtrement de différents types de domination, notamment de classe, de race et de genre. Dans l’analyse des discriminations, on pourrait ajouter l’âge, la religion… Le débat porte souvent sur la hiérarchisation de ces dominations à travers d’autres grilles d’analyse, comme celle de la prédominance de la lutte des classes ou encore celle de la domination systémique de genre.

Parler d’intersectionnalité insiste sur leur articulation intrinsèque et sur des pluricausalités. L’enjeu est d’essayer de comprendre comment sont imbriqués ces différents types de domination selon les contextes et les situations étudiées, et surtout comment les personnes concernées ont une parole spécifique à faire entendre, une autre expérience à livrer. Comment enfin, historiquement, la dénonciation de l’oppression des femmes s’est souvent articulée avec la dénonciation de l’esclavage, de l’oppression du prolétariat, des inégalités de classe, de la colonisation, du racisme.

Michelle Zancarini-Fournel Le terme d’intersectionnalité, même si on peut en discuter la pertinence, est aussi diabolisé, parce qu’il viendrait des États-Unis : c’est l’ennemi américain. Parce que ce terme a été employé par une juriste défendant des ouvrières noires d’une usine automobile à Détroit. Ces questions de croisement entre différentes catégories qui permettaient de travailler les questions de l’imbrication des dominations existaient avant le mot « intersectionnalité », forgé par Kimberlé Crenshaw en 1989. Bien avant cela, on examinait les questions de sexe, de race, de classe. Angela Davis en a fait un livre, il y a quarante ans.

Florence Rochefort Aujourd’hui, la question est d’inclure des particularités, des singularités. Il y a vraiment une tension entre celles et ceux qui considèrent qu’une parole singulière remettrait en cause l’universalisme et d’autres qui, au contraire, pensent que ça peut être une autre façon de penser l’universalisme que de les inclure.

Les mouvements féministes connaissent un renouveau actuellement. Notamment avec l’émergence de témoignages sur la Toile (#MeTooInceste, #MeTooGay, etc.). Qu’entendez-vous par l’expression « naissance d’un féminisme de hashtag » ? Est-ce juste l’appropriation d’un nouvel outil ou cela renouvelle-t-il le mouvement féministe ?

BIBIA PAVARD Les féministes se sont approprié les réseaux sociaux et en font des usages multiples. Ils servent à coordonner les actions, communiquer sur les revendications et à « faire mouvement ». Avant #MeToo et de façon encore plus spectaculaire depuis, le hashtag est une façon de faire converger les expériences de la domination masculine, et de raconter les violences subies pour les rendre visibles dans l’espace public. « Féminisme de hashtag » est une expression qui désigne cette stratégie nouvelle des individus et collectifs féministes, qui utilisent cet outil mais aussi ses appropriations ordinaires massives, qui génèrent des solidarités et qui permettent de renouveler le débat public sur les violences faites aux femmes.

Aujourd’hui, qu’est-ce qui fait l’originalité du mouvement féministe ?

FLORENCE ROCHEFORT Avant, on devenait féministe vers 30-35 ans, lorsqu’on rencontrait des problèmes professionnels ou qu’on devait combiner difficilement sa vie professionnelle avec sa vie privée. Là, il y a une génération de lycéennes qui constatent, s’indignent, se révoltent, collent, manifestent. Cette génération est sans doute plus ouverte à l’intersectionnalité, au courant queer qui élargit l’agenda féministe, et bien sûr à l’écologie, avec un retour de l’écoféminisme. La question des violences a coagulé différents courants. Mais il peut toujours exister des querelles, entre colleuses concernant le mouvement trans, dans le mouvement trans lui-même, etc.

Michelle Zancarini-Fournel On remarque l’extrême jeunesse, mais aussi la présence de jeunes hommes dans les manifestations. Il y a toujours eu des hommes féministes, mais là, c’est plus important, avec une nouvelle interrogation sur la position de genre. Parmi une fraction de la jeunesse, certains membres se situent au-delà du genre, avec des choix non binaires nouveaux (ne s’identifiant ni comme homme ni comme femme – NDLR) qui nous interrogent. Et dernièrement, croisée avec les questions d’origine, des rapports homme-femme, des violences conjugales, la question sociale est revenue en force avec la crise sanitaire, car elle a mis en visibilité la situation des personnels hospitaliers, des premières et des premiers de corvée…

Bibia Pavard Le mouvement féministe actuel est le fruit du contexte particulier dans lequel il émerge : un monde globalisé marqué par l’affirmation du néolibéralisme et dans lequel les grandes idéologies ont été remises en cause. Il est nourri par de nouvelles conceptualisations, notamment autour de la notion de genre qui vise à dénaturaliser le féminin et le masculin ainsi que l’hétérosexualité en les comprenant comme des constructions sociales prises dans des relations de pouvoir. La notion d’intersectionnalité permet quant à elle de rendre visible l’imbrication des dominations de classe, de race, de genre, de sexualité, etc. Cela conduit à l’énonciation d’identités féministes plurielles (afroféminisme, féminisme queer notamment). Par ailleurs, des revendications qui s’étaient exprimées depuis les années 1970 se renouvellent aussi, à mesure qu’elles sont prises en charge par de nouvelles générations : écoféminisme, dénonciation des violences sexistes et sexuelles, lutte pour la liberté de l’avortement, revendication d’une sexualité féministe, pour en citer quelques-unes.

(1) Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours. Éditions la Découverte, 512 pages, 25 euros.
Tag(s) : #Droits des femmes
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