
De très loin la plus grande part des participants à cette formidable fête de
l’Humanité n’aura pas remarqué le stand intitulé « Quotidien du Peuple - Chine ». Il faut dire que le stand du Parti Communiste Chinois était cette année un stand de taille normale
parmi les autres contrairement à des fêtes antérieures où il trônait le plus massif de tous au milieu du village du monde de sorte qu’il était vraiment difficile de ne pas le voir. C’est toujours
ça mais cela ne change pas la question de principe d’une telle présence. L’an dernier il n’y avait pas de stand du parti communiste chinois à la fête mais je m’étais réjoui trop vite à l’idée
qu’il n’y était plus invité : en réalité il l’avait bien été et son absence résultait en fait d’une décision de rétorsion de sa part pour
manifester son mécontentement face aux prises de position du Parti français concernant les événements du Tibet. Ce simple fait illustre bien la conception autoritaire, pour ne pas dire
totalitaire, des rapports internationaux qui prévaut chez sa direction et justifierait par elle-même la fin de son invitation.
On a coutume de dire à juste titre que l’effondrement de l’URSS et des pays socialistes rend très difficile pour la population l’idée même d’une alternative au capitalisme puisque les pays qui s’y étaient essayé ont échoué. Mais que dire alors du fait que ce sont des dirigeants communistes au pouvoir eux-mêmes qui considèrent que pour développer leur pays le seul moyen est de s’inscrire dans la mondialisation capitaliste au prix de l’exploitation de leur propre peuple ? Ce que voient les salariés, c’est qu’ils sont dans une situation de concurrence impossible avec des salariés aux conditions de travail très souvent désastreuses et aux salaires insignifiants par rapport aux nôtres sous l’égide d’un parti communiste.
Pour porter un jugement sur la situation en Chine nul besoin de se reporter au Figaro, au Monde ou à Libération : c’est dans l’Humanité que l’on trouve les exemples qui montrent à quel point la Chine est l’antithèse des valeurs portées par la fête. Exploitation impitoyable des travailleurs migrants, des centaines de millions de personnes encore sans protection sociale, des accidents à répétition dans les mines du fait de l’irrespect grossier des principes de sécurité, rasage de quartiers entiers au profit de la spéculation immobilière, dans de trop nombreux endroits alliance délétère entre politiciens corrompus, police et justice, explosion des inégalités avec des excentricités de milliardaires qui défient l’imagination du genre réplique du château de Maisons-Laffitte ou de la Maison Blanche. De façon symbolique à la fête le stand du comité contre la peine de mort était situé à proximité de celui de la Chine. Mais il y aussi des milliers de conflits et de révoltes, une utilisation contestataire des moyens modernes de communication que le pouvoir ne réussit pas toujours à contrôler…Voilà à l’égard de qui exercer notre solidarité dans l’esprit de la fête et en particulier du village du monde !
Comme ce fut le cas souvent du temps des pays socialistes de l’Europe de l’Est il arrive encore qu’il soit rétorqué que nous n’avons pas de leçons à donner au nom de l’indépendance de chacun. Pas de leçons aux ouvriers ou aux paysans chinois certes mais à un appareil politique, administratif et économique qui domine sans contrepartie et pour une bonne part de ses membres simplement dans son propre intérêt ? Dans les pays de l’Est, combien de «camarades », à commencer par Eltsine et Poutine, ont montré dès le changement de régime, auxquels beaucoup avaient d’ailleurs directement contribué, que l’appellation de communistes qu’ils portaient n’était rien d’autre que l’insertion dans le système existant pour sa carrière personnelle sans aucun contenu idéologique ?
Un autre argument présenté celui-là sur les panneaux de propagande dans le stand porte sur le développement accéléré de la Chine et ses transformations profondes par rapport à la Chine féodale. Certes mais à ce raisonnement pourrait aussi bien s’appliquer au Japon qui est devenu la deuxième puissance économique mondiale ou encore à la Corée du Sud.
En début d’année a été célébré le trentième anniversaire de la libération du peuple cambodgien de la terreur génocidaire des khmers rouges par l’armée vietnamienne. Ce régime de folie avait le soutien actif des dirigeants chinois qui ont déclenché une guerre meurtrière contre le Vietnam pour le «punir » de son audace. Ensuite une alliance de la Chine et des pays occidentaux a imposé jusqu’en 1990 que ce soient les assassins qui restent les représentants du Cambodge aux Nations Unies, ce qui est sans conteste une des plus grandes monstruosités diplomatiques de ces dernières décennies. Et encore l’an dernier ce sont les dockers sud africains qui ont manifesté l’esprit de solidarité si caractéristique de cette corporation en empêchant le débarquement d’un cargo d’armes que la Chine s’apprêtait à livrer au dictateur Mugabe qui préfère voir son pays s’effondrer plutôt que d’abandonner le pouvoir.
Il y de cela quelques années, au plus fort de la guerre en Tchétchénie, je m’arrêtais au stand du comité de solidarité avec la Tchétchénie. Là j’ai parlé avec une femme tchétchène qui me raconta tout ce que son peuple avait enduré depuis la déportation du temps de Staline jusqu’aux guerres conduites par Eltsine et Poutine. Cette femme cultivée savait évidemment qu’elle se trouvait à la fête des communistes français et trouvait normal d’y être. Ensuite je m’entretenais avec une jeune militante du comité. A un moment je lui dis qu’en faisant un peu de politique fiction, on aurait pu imaginer une situation où elle serait encouragée par le Figaro et où elle n’aurait pas pu venir à la fête de l’Humanité. Après quelques secondes de silence elle finit par me répondre « c’est intéressant ce que vous dites là ». En regagnant mon stand je me disais que son attitude et son ton montraient clairement qu’elle m’avait fait une réponse de politesse mais qu’au fond d’elle-même elle pensait «qu’est-ce qu’il raconte ce vieux schnock ? ». Car elle, qui ne devait avoir que quelques années lors de la chute du mur de Berlin, était solidaire d’un peuple victime d’une agression DONC elle était avec son comité à la fête de l’Humanité. Et je me dis : nous voilà revenus dans la normalité des choses. A quand la normalité des choses pour le peuple chinois ?
Gérard Badéyan
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