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Francis Wurtz : « Plus que jamais, il est légitime de remettre en cause le modèle européen »

A la veille des élections européennes, Francis Wurtz, président du groupe de la Gauche unitaire européenne livre ses points de vue sur le Parlement européen, ses atouts, ses limites, ses échecs. Il s’attarde sur les divisions de la gauche de gauche, le refus d’union du NPA, le poids du nombre de députés dans la GUE et donc, l’importance de ces élections pour l’avenir des citoyens européens. Entretien.


(Francis Wurtz
est député communiste au parlement européen depuis 1979. Il préside le groupe de la Gauche unitaire européenne (GUE).)


Vous êtes député européen depuis 1979, et avez fait le choix de ne pas vous représenter aux prochaines élections. En trente ans, comment avez-vous vu évoluer le Parlement européen ? Francis Wurtz.
C’est une institution unique au monde, que j’ai eu la chance de voir grandir et se métamorphoser. En 1979, après la première élection au suffrage universel, c’était un forum sympathique. C’est devenu une assemblée législative. Cette seule évolution est considérable mais elle est pourtant complètement sous-estimée et méconnue. D’autre part, on est passé de 9 à 27 pays, on a triplé la représentation. L’Union européenne représente aujourd’hui un demi-milliard de citoyens ! Nombre de chefs d’Etat du monde ont à cœur de s’exprimer devant le Parlement européen. Le mouvement syndical y vient pour défendre les intérêts des salariés, de même que le mouvement associatif. Les lobbies aussi y sont actifs, ce qui prouve d’ailleurs que, eux, ne sous-estiment pas l’importance du Parlement européen.

 

Etes-vous agacé par cette méconnaissance des citoyens et le désintérêt des partis politiques, voire des parlementaires européens eux-mêmes ? F.W. Beaucoup de parlementaires européens s’investissent dans un travail non visible, politiquement ingrat, parce qu’on travaille nécessairement sur des dossiers complexes. Cela dit, la vie politique est souvent très superficielle. Les médias portent une responsabilité lourde à cet égard, car ils privilégient le spectaculaire à l’essentiel, en prétextant que les enjeux de fond n’intéressent pas les gens. Ce à quoi j’oppose un démenti formel, comme nous l’a montré la campagne de 2005 sur le Traité constitutionnel européen. A partir du moment où l’on informe les citoyens et que l’on fait le lien entre leur vie, leurs aspirations et la dimension européenne de ces enjeux, on peut susciter chez eux une très grande capacité à investir sur ces terrains réputés inaccessibles. On annonce, une fois de plus, un taux d’abstention important aux élections européennes. Je l’explique par une triple responsabilité. Celle des grands médias qui ne favorisent pas l’implication des citoyens. Celle des parlementaires européens qui n’ont pas le courage de contester les politiques de l’Union. Si le Parlement européen apparaissait comme un lieu de résistance et de contre-attaque, le désamour de l’Europe serait moins fort. Plus généralement, la responsabilité essentielle de cette désaffection incombe à tous ceux qui élaborent l’actuelle politique européenne et tout particulièrement les concepteurs des traités. Car ils y ont inscrit le modèle de société néolibéral de façon contraignante. Les citoyens ont beau changer de gouvernement, la politique européenne néolibérale avec toutes ses implications nationales continue comme si de rien n’était. Ce qui est un ferment de crise politique majeure, qui ne fait que s’exarcerber.

 

D’autant plus que ce modèle néolibéral européen est fortement remis en cause… F.W. Oui. Il a été remis en cause par les trois « non », en France, aux Pays-Bas et en Irlande. Il l’a été par la forte mobilisation européenne contre la directive Bolkestein, par la levée de boucliers des syndicats contre les arrêts Viking, Vaxholm et Rüffert de la Cour européenne de justice (CEJ) qui ont légitimé le dumping social et ont remis en cause des droits syndicaux (1). Il a été remis en cause indirectement par la grève emblématique de Dacia en Roumanie contre l’Europe low cost. La crise actuelle éclaire dramatiquement le fiasco de ce modèle libéral. Plus un pays membre s’est enfoncé dans la logique libérale, plus il est aujourd’hui au fond du gouffre : l’Irlande, la Grande-Bretagne, l’Espagne, nombre de pays d’Europe centrale… Plus que jamais, il apparaît légitime de remettre en cause ce modèle. C’est tout l’enjeu de ces élections.

 

Vous présidez depuis 1990 le groupe de la Gauche unitaire européenne (GUE-NGL). A-t-il été difficile de maintenir un équilibre entre les différentes ses composantes ? F.W. Tout d’abord, nous avons adopté un mode de fonctionnement spécifique : nous sommes un groupe confédéral, c’est-à-dire que la souveraineté politique est reconnue à chaque délégation nationale. Il y a donc une liberté de vote, contrairement à d’autres groupes parlementaires. En même temps, il n’était pas question pour nous d’être un simple groupe technique. Notre groupe veut se forger en permanence une identité clairement de gauche. A nos yeux, la ligne de démarcation doit passer, au Parlement européen non pas entre fédéralistes et non fédéralistes, mais entre partisans du modèle libéral dans les traités et partisans d’une rupture de gauche avec ce modèle. Nous avons au sein de la GUE de très larges convergences sur des points aussi variés que les questions sociales, écologiques, celles des droits, sur les questions de solidarité avec les migrants, avec les pays du Sud, sur la démilitarisation des relations internationales. Et sur la question absolument stratégique des traités, il y a unanimité des dix-sept délégations qui composent notre groupe. Donc je pense qu’on peut parler réellement d’une identité de la GUE.

 

La GUE est un groupe minoritaire au Parlement européen. Est-il néanmoins possible de peser sur certains dossiers ? F.W. On ne peut pas négliger le poids du nombre, sinon on ne demanderait pas aux électeurs de nous accorder davantage de voix. Avoir 41 parlementaires sur 750, c’est un handicap. Cela dit, nous ne sommes pas prisonniers du nombre, du fait de notre lien avec le mouvement social. C’est sans doute notre caractéristique majeure : nous travaillons en permanence avec les acteurs syndicaux, le mouvement associatif, ou encore les élus locaux. Cela nous aide énormément. Concrètement, quand il y a une mobilisation sur une question à dimension européenne et que nous avons un lien étroit avec ce mouvement, comme par hasard, sinon la totalité des 31 députés socialistes français – c’est déjà arrivé –, du moins une bonne partie d’entre eux votent avec nous et contre leur groupe. La qualité des liens que nous entretenons avec les acteurs des mouvements sociaux est la clef de cette correction partielle du déséquilibre politique. Mais le problème du déséquilibre politique reste, et parfois les liens avec le mouvement social ne suffisent pas. On l’a vu avec la « Directive de la honte » : on a travaillé avec les associations de défense des migrants, on a invité les socialistes pour les mettre face à leur responsabilité. Mais les pressions des partis socialistes au pouvoir dans les Etats membres sur « leurs » parlementaires ont été déterminantes pour les obliger à voter la directive « Retour ». Quelques rares députés européens socialistes ont voté en fonction de leurs convictions, avec nous et donc explicitement contre leur gouvernement. Ils se sont fait sévèrement rappeler à l’ordre.

 

Quel est votre sentiment sur la campagne actuelle en France, en particulier celle menée par le Front de gauche, à laquelle vous participez ? Comment jugez-vous l’échec d’un accord avec le NPA ? F.W. Le refus de la direction du NPA est un acte politique extrêmement grave et je pense que les citoyens qui partagent cette idée doivent le signifier. Il faut punir les diviseurs et il faut soutenir les rassembleurs. Il n’y a aucune excuse valable puisque les élections européennes permettent à des sensibilités très diverses d’être présentes sur une même liste. Elles permettent de se mettre d’accord sur l’essentiel, tout en respectant les différences. C’est vrai au sein du Front de gauche où il y a des différences, entre nous et le PG, comme il y en a avec l’ancienne minorité de la LCR, devenue la Gauche unitaire, qui nous a rejoints. Le Front de gauche est un début de rassemblement très prometteur. Ce n’est pas banal d’avoir rempli le 8 mars un Zénith de 6 000 places, trois mois avant le scrutin. C’est sans précédent pour une campagne européenne et sans équivalent dans la campagne actuelle, en comparaison des autres forces politiques. Surtout que certaines, y compris le NPA, n’ont même pas commencé la campagne, ce qui en dit long sur leur conception de cette élection. Et alors même que la crise du modèle libéral européen justifierait l’implication encore plus forte des forces de gauche antilibérales.

 

Surtout que tous les membres de cette gauche antilibérale ont vocation à siéger dans la GUE... F.W. Oui. La LCR y était en 1999. Alain Krivine ne critiquait pas le groupe et Olivier Besancenot était son collaborateur. Si le NPA avait des élus, ils ne pourraient pas siéger ailleurs que dans la GUE. Alors pourquoi se diviser ?

 

N’y a-t-il pas eu, à un moment, dans la constitution de ce Front de gauche, le risque de recréer uniquement le front du « non » au TCE, sans aller au-delà ? F.W. Ceux qui ont pu voter « oui » en 2005 ne doivent pas, pour autant, être rejetés en 2009. Il faut évidemment évoquer l’expérience de 2005 parce qu’elle est extrêmement structurante et, hélas, les faits nous donnent dramatiquement raison. Mais 2009 n’est pas 2005. Jamais depuis le début de la construction européenne, son leadership sûr de lui et dominateur n’a été aussi ébranlé. Jamais les conditions politiques n’ont été aussi favorables à l’émergence d’options alternatives. Cette situation-là est aujourd’hui complètement nouvelle.

 

Justement, vous évoquez des options alternatives. Quels sont les grands chantiers qu’il faudrait ouvrir ? F.W. Il n’est pas forcément indiqué de verser au débat un contre-projet entièrement ficelé. Ce qui est important, c’est d’avancer des idées dont le mouvement social puisse se saisir. Je pense à des axes en rupture claire avec les orientations actuelles. Prenons un exemple, celui du crédit dont la crise vient de relever l’importance. Nous défendons l’idée du crédit sélectif, c’est-à-dire de proposer des conditions d’accès au crédit très favorables dès lors qu’il s’agit d’investissements créateurs d’emplois, avec évidemment un contrôle démocratique et social et, au contraire, d’imposer des conditions extrêmement dissuasives quand il s’agit de financer des opérations spéculatives. Voilà typiquement un domaine dans lequel on peut mettre nos adversaires sur la défensive. Je pense également à des droits nouveaux pour les comités d’entreprise : l’accès aux informations stratégiques des entreprises et un droit de suspension de tout plan de restructuration pour pouvoir mener des contre-expertises. Il s’agit d’introduire de la citoyenneté, d’ouvrir le monde de l’économie à la démocratie. Toutes ces propositions sont concrètes, tangibles, saisissables par le mouvement social et potentiellement révolutionnaires. Enfin, un dernier exemple, le rôle de l’Union dans le monde. Prenons le G20 : quel rôle spécifique et majeur a joué l’Union européenne dans ce sommet ? De même, les pays membres de l’UE ont beaucoup plus de voix au FMI que les Etats-Unis. Mais qu’est-ce qu’ils en font ? A quel moment les pays de l’UE ont-ils usé leur marge de manœuvre pour tenter de faire entendre une autre voix ? Jamais. A l’OMC, à quel moment l’UE a-t-elle tenté, à travers ses pays membres et ses alliés naturels dans les pays du Sud, de dire que les politiques menées n’étaient plus acceptables ? Jamais. Au contraire, l’Union, loin d’user de son poids pour faire émerger d’autres règles, est un acteur actif en faveur de ce modèle libéral. Donc, que ce soit sur le plan économique et social, sur la démocratie, sur la question écologique ou encore sur le rôle dans le monde, il y a une maturation des contradictions entre les exigences majoritaires dans la population européenne et les orientations actuelles. Cela ne s’est jamais produit de façon aussi patente. Il faut s’en saisir, c’est le moment.


Propos recueillis par Emmanuelle Cosse

 

1. Ces arrêts ont annulé des mesures nationales instaurant des salaires minimum et condamné des actions syndicales qui demandaient l’application de conventions collectives. La CJE a estimé que le droit communautaire interdit toute mesure « susceptible de rendre moins attrayantes » les conditions faites à une entreprise d’un autre Etat membre au nom de la « libre prestation des services ».

 

Paru dans Regards, n°62, mai-juin 2009

lu sur http://www.regards.fr/article/?id=4047

Tag(s) : #Débats
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