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L’ex-rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation - désormais membre du comité consultatif de la Commission des droits de l’homme de l’ONU -, dénonce une « tragédie absurde et criminelle ».

Genève, correspondance particulière.

Que signifie concrètement la crise alimentaire actuelle ?

Jean Ziegler. Avant même cette crise, la FAO dénombrait plus de 854 millions de personnes souffrant de faim et de malnutrition dans le monde. Cette tragédie absurde et criminelle, cette horreur structurelle de la faim qui continue depuis des années, a causé, rien que l’année dernière, la mort de plus de six millions d’enfants. Dans un monde riche qui peut nourrir, toujours selon la FAO, près de 12 milliards de personnes, deux fois la population actuelle.

Les plus démunis, dont une grande partie vit dans les zones urbaines, sont forcés de consacrer de 80 % à 90 % de leurs maigres revenus à se nourrir - dans les pays riches, cette part n’est que de 10 % à 15 %. C’est cette population très pauvre qui est aujourd’hui la principale victime de l’explosion des prix des denrées alimentaires. En une année, de février 2007 à février 2008, le prix du riz - l’aliment de base de la plus grande partie de l’humanité - a augmenté de 74 %, celui du blé de 130 %… C’est une tragédie et elle vient de loin.

Depuis des décennies, soumis aux plans d’ajustements structurels imposés par le FMI et les pressions de la BM et de l’OMC pour orienter la production agricole vers l’exportation (coton, café…), les pays en développement n’ont pas soutenu leur agriculture vivrière. C’était d’autant plus simple que, grâce aux énormes subventions des pays riches à leur propre agriculture, il revenait moins cher aux pays pauvres d’importer leurs aliments. Un pays comme le Mali, par exemple, exporte 380 000 tonnes de coton mais importe plus de 82 % de ses besoins alimentaires ! Au cours des années, la dépendance des pays pauvres vis-à-vis des importations alimentaires s’est dangereusement accrue. Pour nourrir leur population, de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest (Mali, Sénégal…) ou d’ailleurs (Haïti…) dépendent désormais presque exclusivement des importations (à plus de 80 %). La flambée des prix mondiaux a touché ces pays et leurs populations démunies de plein fouet.

Cela fait longtemps que vous accusez, dans vos rapports, les plans des institutions financières internationales (FMI, BM et aussi OMC). Mais qu’est-ce qui a bien pu créer en si peu de temps la flambée actuelle des prix à l’origine des émeutes de la faim ?

Jean Ziegler. Les pays pauvres paient aujourd’hui le prix de vingt ans de politiques agricoles erronées et imposées. Mais cette flambée catastrophique des prix mondiaux est due à deux causes récentes : la spéculation et les agrocarburants. La crise financière de la fin de l’année dernière (la crise des subprimes - NDLR) sur les marchés financiers a provoqué une ruée des grands spéculateurs, comme les hedge funds, sur le marché des matières premières, y compris agricoles. À la Bourse des matières premières de Chicago, où se négocient et se fixent une grande partie des prix, le volume des échanges représentait environ 10 milliards de dollars (6,5 milliards d’euros) en l’an 2000. Le mois dernier, il atteignait les 175 milliards de dollars… De plus, la plus grande partie de ces échanges est contrôlée par sept ou huit sociétés multinationales qui font d’énormes profits. En avril, les économistes de la BM estimaient qu’environ 37 % de la flambée des prix agricoles étaient dues à la spéculation. D’après un directeur de la CNUCED (conférence des Nations unies pour le commerce et le développement), l’impact serait même deux fois plus fort…

Les agrocarburants constituent l’autre cause de cette flambée des prix. Alors que la situation alimentaire s’aggrave, on raffine d’énormes quantités de céréales (notamment de maïs) pour les transformer en biofuel. À eux seuls les États-Unis y ont consacré, l’année dernière, 138 millions de tonnes de maïs, le tiers de leur récolte totale ! Les États-Unis se sont fixé comme objectifs de produire 150 milliards de litres d’agrocarburant. Et l’Union européenne prend la même direction : elle préconise que 10 % du carburant utilisé sur le continent en 2020 soit du biofuel. On imagine le résultat quand on sait que pour un « plein » de 50 litres d’une voiture européenne il faut utiliser plus de 300 kg de maïs. C’est ce que consomme en une année un enfant africain ou mexicain pour vivre… Alors que tant de gens souffrent de la faim, les agrocarburants sont un crime contre l’humanité. D’après le numéro deux du FMI, cette montée est responsable de plus de 40 % de la hausse des prix, notamment celle du maïs. Sans oublier que les terres consacrées au carburant réduisent d’autant la superficie des surfaces disponibles pour la production vivrière.

Alors que faire ? Les biofuels ne représentent-ils pas tout de même une avancée environnementale…

Jean Ziegler. Les biofuels pourraient certes avoir un intérêt environnemental. Et d’autant plus si, parallèlement, leur production peut profiter aux paysans du Sud. Mais ce n’est pas le cas actuellement. L’alimentation doit aujourd’hui passer en premier. Pour cela, j’ai proposé à l’ONU que les États imposent un moratoire de cinq ans sur la production de biocarburants raffinés à partir des denrées alimentaires. La spéculation doit elle aussi être limitée. Les prix ne doivent pas être fixés à la Bourse mais par des accords entre pays producteurs et consommateurs. Les stocks de réserves et de stabilisation des prix peuvent aussi aider à la solution. Enfin, les institutions internationales (FMI, BM ou OMC), mais aussi les gouvernements doivent changer de paradigme de base : la priorité absolue doit être accordée aux productions de subsistance.

Entretien réalisé par Ramine Abadie
paru dans l'Humanité du 4 juin2008

 

Tag(s) : #Débats
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