Lu sur « La république du commun » - L'Humanité
Maire de Bonneuil-sur-Marne, Vice-Président de l’Association des Maires de France (AMF), Denis Oztorun plaide pour un universel qui conjugue le singulier et une république où les citoyens et citoyennes créent du commun. Un projet que sa ville s’emploie à mettre en œuvre à son échelle.
le 3 juillet 2026

La France ne manque ni de débats, ni de polémiques. Elle manque d’un récit capable de nous rassembler.
Depuis plus de trente ans, nous répondons avec passion à une question qui n’est plus la bonne. Les uns invoquent l’intégration, les autres l’assimilation. Certains célèbrent la diversité, quand d’autres agitent le spectre du « grand remplacement ». On nous parle « d’identité nationale », de communautarisme, parfois même d’une « nouvelle France ». Chacun croit apporter la bonne réponse. Pourtant, ces débats ont un point commun : ils se focalisent d’abord ce qui nous sépare.
Et si nous faisions fausse route ?
Non pas parce que certains de ces mots seraient illégitimes, d’autres constituants en eux-mêmes des délits. Chacun d’entre eux est né à un moment de notre Histoire pour répondre à des défis réels. Mais ils sont devenus insuffisants. Ils continuent de poser la même question : comment vivre avec nos différences ? Or le défi de notre époque est ailleurs.
La vraie question est simple. Comment refaire peuple ?
Un peuple ne naît pas d’une origine commune. Il ne naît pas d’une religion commune. Il ne naît pas davantage d’une mémoire figée que chacun devrait apprendre à réciter. Un peuple se construit lorsqu’il décide d’agir ensemble, de transmettre ensemble, de créer ensemble.
C’est pourquoi je me méfie autant d’une assimilation et d’une intégration qui demanderaient à chacun d’effacer une partie de lui-même que d’une vision de la diversité qui finirait par enfermer chacun dans son identité. Les unes comme les autres oublient l’essentiel : la République n’a jamais été un projet d’uniformité. Elle est un projet de construction.
Le commun n’est pas ce que nous avons en commun.
Le commun est ce que nous décidons de construire ensemble.
Cette idée change tout. Elle nous oblige à quitter le terrain des appartenances pour entrer sur celui des contributions. La République ne devrait plus demander : « Qui es-tu ? » ou « D’où viens-tu ? ». Elle devrait demander : « Qu’apportes-tu au commun ? »
Car une République vivante reconnaît d’abord les femmes et les hommes pour ce qu’ils apportent à l’œuvre collective. Elle ne cherche pas à fabriquer du semblable. Elle fait de chacun une richesse pour tous.
Il y a plus d’un siècle, Ernest Renan décrivait la nation comme un « plébiscite de tous les jours ». Cette intuition demeure juste, mais notre époque lui donne une profondeur nouvelle. Ce plébiscite ne peut plus être une simple adhésion. Il doit devenir une participation. Une nation n’est pas seulement un héritage ; elle est une responsabilité.
Marx écrivait que les êtres humains se transforment en transformant le monde. Peut-être est-ce là l’une des plus belles définitions du commun. Nous ne devenons pas un peuple parce que nous partageons le même passé. Nous le devenons parce que nous bâtissons le même avenir.
C’est aussi ce que nous rappelle la République lorsqu’elle tient sa promesse d’émancipation. Elle ne distribue pas seulement des droits. Elle crée les conditions pour que chacun puisse grandir, apprendre, transmettre et prendre sa part à la destinée collective. Une société se mesure moins à ce qu’elle possède qu’à ce qu’elle permet à chacun de devenir.
Edgar Morin, qui vient de nous quitter, nous rappelait que « l’humanité est une et multiple ». En quelques mots, il disait ce que tant de débats oublient : l’universel n’efface pas les singularités, il les relie. Le défi de la République n’est donc pas de choisir entre l’unité et la diversité. Il est de construire ce qui les rend compatibles : le commun.
Faire peuple ne se décrète pas. Cela se construit.
Et c’est peut-être pour cette raison que les communes retrouvent aujourd’hui une place si particulière. Elles sont l’endroit où la République cesse d’être une idée pour devenir une expérience. Une école. Une médiathèque. Une piscine. Une fête populaire. Une association. Une cantine. Un centre de vacances. Un parc. Derrière chacun de ces lieux se cache la même ambition : permettre à des femmes et des hommes qui ne se seraient peut-être jamais rencontrés de faire quelque chose ensemble.
Dans une cour d’école, les enfants jouent avant de se demander d’où viennent leurs camarades. Dans une bibliothèque, les livres ne demandent jamais l’origine de leurs lecteurs. Dans une fête populaire, chacun apporte un peu de lui-même sans renoncer à ce qu’il est. C’est peut-être cela, la République : une manière d’apprendre que nous avons davantage à construire ensemble qu’à nous défendre ou qu’à nous justifier les uns par rapport aux autres.
On dit souvent que Bonneuil compte plus de quatre-vingt-cinq nationalités. C’est vrai. Mais cela ne dit presque rien de notre ville. Ce qui la définit, ce n’est pas l’addition des origines. C’est la volonté de construire un destin commun. On n’y vit pas côte à côte. On y fait ville ensemble. Bonneuil c’est 85 nationalités mais UN seul Peuple !
C’est là que commence, très concrètement, la République du commun.
À Bonneuil, cette conviction n’est pas un discours. Elle se traduit par des choix très concrets. Nous ne cherchons pas à gérer des différences ; nous cherchons à créer des rencontres. Nous ne considérons pas la diversité comme un projet politique. Elle est une réalité. Notre responsabilité est de la transformer en destin commun.
C’est le sens des cuisines du monde. Elles ne sont pas un festival de l’exotisme. Elles disent que chaque famille apporte une part d’elle-même à un patrimoine qui appartient désormais à tous. C’est le sens des berceuses du monde. Derrière des langues différentes, elles rappellent une évidence : partout, une mère chante pour apaiser son enfant. Avant nos appartenances, il y a notre humanité.
C’est aussi le sens de l’enseignement des échecs dans nos écoles. Il ne s’agit pas seulement d’apprendre un jeu. Il s’agit d’apprendre à réfléchir, à respecter son adversaire, à anticiper les conséquences de ses actes et à comprendre que l’intelligence grandit lorsqu’elle se confronte à celle des autres. L’émancipation commence souvent par cette confiance retrouvée en soi.
Notre projet Bonneuil 2035 poursuit cette même ambition. Nous le résumons par une formule simple : une université populaire à ciel ouvert où chacun enseigne et chacun apprend. Elle dit ce que devrait être la République : un pays où personne n’est réduit à ce qu’il ignore, parce que chacun est aussi porteur d’une expérience, d’un savoir, d’une mémoire ou d’un talent qui peut enrichir les autres.
Cette philosophie repose sur une autre exigence : l’audace de la dignité. Parce que la dignité est souvent la seule richesse de celles et ceux qui ne possèdent rien d’autre. Parce qu’une République ne se juge pas à la fortune des plus puissants, mais à la protection qu’elle accorde aux plus fragiles.
Cette ambition se lit jusque dans les noms que nous donnons à nos rues, nos places et nos parcs.
Nous avons fait le choix de féminiser notre espace public. Non pour satisfaire une mode. Non pour opposer les mémoires. Mais parce que les noms d’une ville racontent toujours une certaine idée de la République.
Nous ne faisons pas le tri dans l’histoire de France. Nous ne déboulonnons pas des figures pour en imposer d’autres. Nous refusons cette logique de l’effacement.
La République n’a pas besoin d’amputer sa mémoire ; elle a besoin de l’enrichir.
C’est pourquoi notre ville fait dialoguer des femmes venues d’horizons différents, unies non par leurs origines mais par leur contribution à l’émancipation humaine. Le parc Sanité Bélair rappelle que la liberté s’est aussi conquise dans les Caraïbes face à l’oppresseur et le colonisateur. Mariama Bâ nous enseigne que la littérature peut devenir un combat pour l’éducation, l’égalité et la liberté des femmes. Dulcie September incarne le refus de l’apartheid et le courage de celles et ceux qui ont payé de leur vie le prix de la justice. Cesária Évora fait entrer dans notre mémoire commune la voix du Cap-Vert, devenue patrimoine de l’humanité. Lucie Aubrac demeure l’une des plus belles figures de la Résistance française.
Et parce que notre ambition n’est pas de choisir entre les héritages mais de les faire dialoguer, nous avons également choisi d’honorer Geneviève de Gaulle-Anthonioz, nièce du général de Gaulle, résistante, déportée à Ravensbrück, puis infatigable militante de la lutte contre la misère. Son nom rappelle qu’une République grandit lorsqu’elle rassemble les mémoires qui élèvent l’humanité au lieu de les opposer.
On n’efface pas l’Histoire. On l’agrandit.
Cette conviction rejoint celle d’Aimé Césaire, qui refusait un universel construit contre les peuples et rêvait d’un universel né de leur rencontre. La République n’a pas à demander aux femmes et aux hommes de renoncer à ce qu’ils sont. Elle doit leur permettre de mettre leurs singularités au service d’une aventure commune.
Notre époque n’a donc pas besoin d’une nouvelle querelle sur l’identité. Elle n’a pas besoin d’arbitrer sans fin les débats entre assimilation, intégration, diversité ou communautarisme. Notre responsabilité est plus ambitieuse. Elle consiste à construire le récit dont la République a besoin pour demain.
Ce récit existe déjà. Il est à l’œuvre partout où des citoyens décident d’apprendre ensemble plutôt que de se craindre, de transmettre plutôt que de se replier, de coopérer plutôt que de se dresser les uns contre les autres. Il existe dans les écoles, les associations, les services publics, les entreprises, les syndicats, les communes, partout où la dignité devient une promesse partagée.
La République ne s’affaiblit pas parce que nous sommes différents. Elle s’affaiblit lorsque nous cessons de produire du commun.
Le poète Nâzim Hikmet rêvait d’une humanité capable de vivre « comme un arbre, seul et libre, et comme une forêt, fraternellement ». Cette image résume peut-être mieux que tous les discours ce que devrait être notre ambition : des femmes et des hommes pleinement eux-mêmes, mais conscients que leur liberté ne prend tout son sens que lorsqu’elle contribue à celle des autres.
La République n’est jamais achevée. Chaque génération la reçoit incomplète. Elle n’a pas à choisir entre le passé et l’avenir. Elle doit transmettre le meilleur de ce qu’elle a reçu, accueillir le meilleur de ce que chacun apporte et avoir l’audace de construire davantage de commun.
C’est cette République que j’appelle de mes vœux.
La République du commun.
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