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Lu sur À Cuba, l’île privée d’énergie : « Quand est-ce que ça va s’arrêter ? » - L'Humanité

À Cuba, l’île privée d’énergie : « Quand est-ce que ça va s’arrêter ? »

Le blocus pétrolier décrété par Donald Trump affecte la vie quotidienne des Cubains. À La Havane, face à l’incertitude, les habitants survivent entre abattement et colère.

le 12 février 2026

Luis Reygada

 La Havane (Cuba), correspondance particulière.

José Luis Granados Ceja et Amba Guerguerian *

Ambiance morose dans la capitale. Depuis que le président états-unien a coupé l’approvisionnement en pétrole à Cuba, la vie sur l’île est devenue plus incertaine et, face à la pénurie générale de carburant, le gouvernement a pris des mesures de grande envergure.

Ici, la vie semble au ralenti. Hôpitaux et cliniques ont réduit leurs services, la grande université de La Havane est vide, les étudiants ont reçu pour consigne d’étudier à domicile. Alors que les épiceries gérées par l’État restreignent leurs heures d’ouverture, les transports publics ont été en grande partie interrompus, tout comme la vente de combustible, ce qui a entraîné une forte augmentation des coûts de transport.

 

Tout juste signé ce 29 janvier, le décret présidentiel qui renforce la guerre économique menée depuis plus de soixante ans contre Cuba accélère avec brutalité la stratégie de « pression maximale » lancée par Donald Trump. « Les États-Unis prétendent agir pour notre bien, parce qu’ils veulent ”nous aider”. C’est n’importe quoi : ils nous font du mal et rien d’autre », peste Caridad Ramirez Pedroso. « J’ai 61 ans, poursuit la retraitée, et d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours ressenti le blocus. Blocus ! Blocus ! Blocus ! Quand est-ce que ça va s’arrêter ? »

Les ordures s’accumulent dans les rues et les rayons des magasins sont vides

À première vue, La Havane n’a pas beaucoup changé ces derniers jours. Si ce n’est l’augmentation du nombre de piétons privés de transports en commun ou trop pauvres pour se payer un taxi. Certes, la ville montre des signes d’usure. Les ordures s’accumulent dans les rues et les rayons des magasins sont vides, mais rien de tout cela n’est nouveau. Ici, depuis la première élection de Trump et l’intensification des sanctions, les difficultés et les pénuries sont une réalité bien ancrée.

Pour comprendre ce qui a réellement changé, il faut prendre le temps de discuter avec les habitants. Pour eux la peur, désormais, se conjugue aux difficultés économiques. « Le problème n’est pas tant la situation que nous vivons actuellement : nous traversons une passe difficile, mais pas extrême. Ce qui m’inquiète, c’est ce qui pourrait arriver demain, et ça, personne ne peut le prédire », confie Aluan Pons, chauffeur de taxi d’une quarantaine d’années, installé confortablement dans une Impala rutilante, garée dans le parc central du quartier de La Vieille Havane.

« L’avenir est extrêmement incertain, mais quelque chose devra bien se passer, d’une manière ou d’une autre, car c’est nous qui souffrons le plus. Ça ne peut pas durer, il est impossible de se procurer de l’électricité et la nourriture devient de plus en plus chère », renchérit Raydén Decoro. « À l’heure actuelle, poursuit l’homme de 36 ans, le carburant n’est disponible qu’en dollars, et l’inflation est permanente. »

Face au blocus pétrolier imposé par Washington, les autorités cubaines ont annoncé, le 5 février, un plan national d’économies d’énergie, avec pour objectif de donner la priorité aux services essentiels et vitaux. En parallèle, l’intensification du développement de l’énergie solaire est à l’ordre du jour. Pour l’heure, ces mesures d’urgence ne suffisent pas à empêcher l’économie du pays de caler.

« C’est une injustice totale. Il n’y aura plus rien pour personne si ça continue »

L’effet boule de neige est mortifère. Sur l’île, certains hôtels ont été contraints de baisser temporairement le rideau. Le gouvernement cubain a informé les compagnies aériennes du blocage des approvisionnements en carburant pour les vols internationaux sur une durée d’au moins un mois. Conséquence : le tourisme, source de revenus vitale pour Cuba, risque de s’effondrer, un secteur déjà lourdement touché par les sanctions économiques états-uniennes. Entre 2018 et 2025, le nombre de visiteurs annuels a diminué de plus de la moitié.

Adossé à sa Chevrolet rouge modèle 1956, Eduardo Cedeño, chauffeur de taxi de La Havane, désespère. « Le tourisme est au plus bas en ce moment. C’est la saison haute la plus faible que j’ai connue en neuf ans d’activité. » Avec son collègue Aluan Pons, ils tentent d’attirer le peu de touristes qui passent dans le coin. Et, dans ce marasme, ils s’estiment chanceux, assurant que plusieurs chauffeurs de taxi n’ont plus assez d’essence pour rouler.

« Avec tout ce bordel, c’est devenu vraiment difficile de fermer l’œil », confie Eduardo. « Ma fille vit à Baracoa (dans l’extrême-est de Cuba – NDLR), elle doit endurer seize heures de coupures d’électricité tous les jours, et elle a trois enfants », explique Carlos Villaurrutia.

Gonzalez Coro, aide-soignant à la maternité âgé de soixante et un ans, est à La Havane depuis trente-cinq ans, il prend tranquillement sa pause devant le bâtiment, et sa sérénité contraste avec ce qu’il décrit : la pénurie de carburant qui affecte les ambulances et empêche la mobilisation des premiers secours. « C’est une injustice totale, dénonce-t-il. Il n’y aura plus rien pour personne si ça continue. ».

« Ce que font les États-Unis n’est pas juste. Ce pays utilise la force, son pouvoir et la menace d’une invasion militaire pour faire pression sur nous et d’autres pays », estime, pour sa part, Yosvani Pérez, community manager de 30 ans attablé dans un café du centre-ville.

Le serveur, à peine plus jeune, ne se fait guère d’illusions. « Je pense que tout va empirer, explique Eduardo Riviera, il y aura davantage de coupures d’électricité, moins de facilités pour se déplacer. De nombreuses entreprises fermeront, ce qui entraînera une pénurie alimentaire accrue et une hausse des prix. » En somme, conclut-il, « une série de problèmes sans fin ».

Une punition collective infligée à tout un peuple

Aux États-Unis, l’impact concret de la punition collective infligée à tout un peuple par le blocus sur Cuba a toujours été nié. Depuis la présidence Kennedy, la guerre économique a eu pour unique objectif de pousser le peuple cubain à se révolter contre son propre gouvernement, tout en dissimulant la véritable cause des souffrances endurées. C’est le discours que les politiciens partisans de la ligne dure, à Washington et à Miami, ont tenu pendant des décennies, et que les grands médias du monde entier ont toujours repris à leur compte.

Mais là aussi, le retour de Donald Trump aux affaires a changé la donne. Désormais, les anticastristes ne prennent même plus la peine de nier que leur politique a pour but de nuire à la population.

« Il est déchirant de penser à la faim d’une mère, à un enfant qui a besoin d’une aide immédiate », a écrit sur X la députée Maria Elvira Salazar, une républicaine de l’État de Floride. « Mais c’est précisément le dilemme brutal auquel nous sommes confrontés en tant qu’exilés : soulager la souffrance à court terme ou libérer Cuba pour toujours. »

Une menace pour la première puissance mondiale ?

Alors que le secrétaire d’État Marco Rubio appelle ouvertement à un « changement de régime »le président Trump a justifié son tout récent blocus pétrolier en invoquant la « menace » que constituerait Cuba. Une petite île, de moins de 10 millions d’habitants, qui peine à s’éclairer mais représenterait un danger pour le pays le plus puissant du monde.

Alors, pour justifier la stratégie de Washington, Marco Rubio multiplie les attaques contre Cuba. L’île abriterait le siège de « la plus grande installation russe de renseignement électronique à l’étranger », soutiendrait des « groupes terroristes transnationaux » tels que le Hamas ou le Hezbollah. Des allégations qui ont poussé les autorités cubaines à se préparer à tout scénario. Y compris entrer en « état de guerre », si nécessaire, tout en rappelant que La Havane est toujours ouverte au dialogue, « dans le respect (…) de notre indépendance et de notre souveraineté », dixit le président Miguel Diaz-Canel.

Malgré l’aggravation constante de la crise, de nombreux Cubains expriment ouvertement leur défiance envers Washington. « La révolution ne va pas s’effondrer. Nous avons connu pire. J’ai vécu la « période spéciale » (du début des années 1990 – NDLR) et j’ai survécu », assure Carlos Villaurrutia. « Personne ici ne va se rendre », affirme Caridad Ramirez Pedroso. « Nous, les Cubains, sommes des guerriers, et si Trump vient ici pour se battre, je serai la première à prendre un fusil pour défendre ma patrie. »

 

 

En France, solidaires avec Cuba

À la suite des nouvelles mesures imposées par Washington visant à intensifier radicalement le blocus que Cuba subit depuis plus de soixante ans, plusieurs organisations (PCF, CGT, MJCF, ARAC, Cuba Si, Cuba Linda, France Cuba, Cuba Coopération, PRCF, URC, Secours populaire…) invitent à multiplier, durant ce week-end et en lien avec les forces syndicales et associatives, les actions en soutien à la plus grande des îles des Antilles.

« Nous appelons à soutenir Cuba agressée, contre l’impérialisme états-unien et pour la défense du droit international », face à ce qui représente « une tentative criminelle de provoquer la faim, la misère et l’asphyxie d’un pays », explique le Parti communiste français dans son communiqué.

Des rassemblements auront lieu à Toulouse, à Valenciennes, à Bordeaux, au Havre, à Auxerre, entre autres. À Paris, rendez-vous est donné dimanche 15 février, à 14 h 30, place Vauban (7e arrondissement).

  

Tag(s) : #Impérialisme
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